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À quelles conditions la guerre est-elle au service de de la paix ?

 

La Mitrailleuse 1915 Christopher Richard Wynne Nevinson 1889-1946 Presented by the Contemporary Art Society 1917 http://www.tate.org.uk/art/work/N03177

Qui desiderat pacem, praeparet bellum. Végèce (IVe siècle) Il est plus facile de faire la guerre que la paix. (Georges Clemenceau, 1919)

Cent ans après la fin de la Grande Guerre

Il y a cent ans, les canons se taisaient en Europe – définitivement, croyait-on. À l’occasion du centenaire de l’armistice de 1918, Évangile et liberté a souhaité s’interroger sur le rôle de la guerre comme « moyen » de la paix, en s’arrêtant en particulier à la notion de « sortie de guerre » et à son rôle dans les réflexions stratégiques contemporaines. Pour ce faire, nous nous sommes tournés vers un soldat. Mais la paix ne serait rien sans la nécessaire réconciliation qui doit suivre l’armistice. De nos jours, les reconciliation studies sont un sujet en vogue chez les universitaires – mais que signifie, concrètement, la réconciliation de deux peuples s’étant fait la guerre ? C’est ce que permettent d’illustrer l’exemple alsacien et le rôle qu’y jouent les religions.

À l’heure de la conclusion du centenaire de la Grande Guerre, Évangile et liberté s’est posé la question de savoir ce que la guerre peut apporter à la paix. Après avoir tenté de définir les mots de guerre et de paix, il faut essayer de faire un point sur les notions mises en avant par les auteurs de référence du XXe siècle, et enfin faire un état des lieux de la situation qui prédomine à notre époque, en soulignant l’importance et l’efficacité, pour gagner la paix, de ce que l’on appelle désormais la « sortie de guerre ». Qu’est-ce que la guerre ?

Cette première question suscite une infinité de réponses. En 1962, Raymond Aron donnait cette première définition : « La guerre est le choc de conduites organisées, l’épreuve de force entre des équipes dont chacune essaie de l’emporter sur l’autre en multipliant par la discipline la vigueur de chaque combattant. » La lecture des grands dictionnaires du XIXe siècle laisse quant à elle une grande insatisfaction (j’en donne ci-dessous quelques exemples).

 Les définitions de la guerre Académie française (1837) :

 « querelle, différend entre deux princes ou deux nations, qui se vide par la voie des armes. »Dictionnaire de l’Armée (1851) : « Parler de la guerre, de son essence, de ses caractères, à une génération qui tout entière a combattu ou a vu combattre est difficile et délicat. » Antoine Jomini (1779-1869), général russe d’origine suisse et rival de Carl von Clausewitz (1780-1831), assène quant à lui cette affirmation : « La guerre est à jamais un mal nécessaire, non seulement pour élever ou sauver les États, mais encore pour garantir même le corps social de dissolution. » Pour atténuer sa définition, il se réfugie à l’ombre de l’un de ses illustres prédécesseurs, le maréchal Maurice de Saxe (1696-1750) qui affirmait : « La guerre est une science couverte de ténèbres, au milieu desquelles on ne marche point d’un pas assuré ; la routine et les préjugés en sont la base, suite naturelle de l’ignorance. »

Pierre Larousse, dans son grand Dictionnaire du XIXe siècle, donne cette définition (1876) : « Lutte à main armée, entre deux partis considérables de gens qui cherchent chacun à faire prévaloir leurs prétentions, ou à se défendre contre les prétentions des autres ». Les douze pages suivantes défendent le point de vue de l’auteur : « la guerre est l’une des choses qui s’accordent le moins avec l’idée même de civilisation et de progrès : elle devra donc disparaître tôt ou tard si l’Homme progresse indéfiniment. » Émile Littré, enfin, se montre plutôt laconique (1877) : « la voie des armes employées de peuple à peuple, de prince à prince, pour vider un différend. »

Ces définitions montrent fort bien une chose : c’est seulement au XXe siècle que les nouvelles sciences humaines, en particulier la sociologie et l’anthropologie, permettent de mieux définir ce phénomène social qu’est la guerre. Gaston Bouthoul (1896-1980), fondateur de l’école de polémologie, est ainsi bien plus explicite : « La guerre est une forme de violence qui a pour caractéristique essentielle d’être méthodique et organisée quant aux groupes qui la font et aux manières dont ils la mènent. En outre, elle est limitée dans le temps et l’espace et soumise à des règles juridiques particulières, extrêmement variables suivant les lieux et les époques. Sa dernière caractéristique est d’être sanglante, car lorsqu’elle ne comporte pas de destruction de vies humaines, elle n’est qu’un conflit ou un échange de menaces. » La violence et le carnage apparaissent enfin dans la définition du mot guerre !

La grande anthropologue nord-américaine Margaret Mead (1901-1978) précise quant à elle : « la guerre existe si le conflit est organisé, socialement admis, et si le fait de tuer n’est pas considéré comme un meurtre. » Roger Caillois (1913-1978), enfin, propose cette formule dans laquelle la notion de violence n’est pas esquivée : « La guerre exprime la civilisation. En réalité, elle n’est rien d’autre qu’un certain mode d’existence des sociétés, dans lequel tout ou partie des forces productives d’une nation se trouve dérivé vers les tâches de destruction ou de protection contre la destruction. »

La place manque pour développer les typologies de guerre à l’heure actuelle. Retenons simplement ceci : au début de ce siècle, il paraît à la vérité plus approprié de parler des guerres, au pluriel, que de la guerre, au singulier, sujet certes unique mais flou. Certains commentateurs parlent volontiers de guerres du climat, de guerre contre la pauvreté, etc. La première guerre mondiale a, quant à elle, accouché du concept de « guerre totale », repris et élargi pendant le second conflit mondial (« guerre-monde ») et ce, avant même l’emploi de l’arme nucléaire.

Qu’est-ce que la paix ?

Le deuxième terme essentiel de la question est celui de la paix. Là aussi, la recherche de définition est frustrante (voir ci-dessous les quelques exemples).

Les définitions de la paix

 Le Robert est relativement lapidaire (1986) : « Situation d’une nation ou d’un État qui n’est pas en guerre ; rapports entre états qui jouissent de cette situation. » Larousse (1876) : « Situation d’un État qui n’a aucune guerre à poursuivre ou à soutenir » Littré (1877) : « Rapports réguliers, calmes, sans violence, d’un État, d’une nation avec un autre État, une autre nation. »Académie française (1837) : « Situation tranquille d’un État, d’un peuple, d’un royaume qui n’a point d’ennemis à combattre. »   Dictionnaire de l’armée (1851) : « La Paix est l’état naturel d’une société bien organisée, le génie du désordre prévaut donc dans la marche des choses humaines. Malgré les précautions des congrès, la puissance des traités, la sainteté des serments, la Paix ne peut être regardée, par la politique, que comme un armistice plus ou moins durable. »

 

La définition de la paix comme « non-guerre » semble y prédominer ; quant à la notion de paix-armistice, elle a été largement utilisée par les politiques allemands avant l’arrivée au pouvoir des nazis. Ces deux éléments mettent en évidence le fait que, assez curieusement, la paix a finalement moins inspiré les auteurs que la guerre (y compris sur Wikipédia !). En 1973, Montherlant résumait assez bien les choses à propos des Jeux Olympiques de Paris de 1924 lorsqu’il écrivait : « le mot paix était déjà le mot bouche-trou qu’il est resté jusqu’à nos jours : c’est un mot enduit d’une bave visqueuse par le trop de bouches qui l’ont prononcé. » Qu’en est-il en 2018 ? Les guerres-monde semblent ne plus être d’actualité. Pourtant de nombreux conflits armés demeurent à travers notre planète – mais personne n’ose plus écrire le mot guerre. Les ouvrages de référence (Aron, Caillois, Bouthoul…) ont été publiés dans les années soixante du siècle dernier, par une génération de penseurs et d’historiens qui avaient connu la seconde guerre mondiale, voire pour les plus anciens (Renouvin, Bloch…) la première. Leur réflexion était en outre très influencée par l’existence des armes nucléaires et leur multiplication. Or, force est de constater que l’existence même de ces arsenaux, sans cesse perfectionnés, a assuré une paix durable, au moins à l’ensemble du continent européen. Cette « protection nucléaire » perd cependant toute son efficacité en s’éloignant de la zone dite de l’Atlantique-Nord, avec ses extensions sud-américaines et sud du Pacifique. Les conflits les plus récents (Irak, Afghanistan, Mali, Syrie…) ne sont pas influencés par le parapluie nucléaire.

Depuis ses premiers balbutiements (La Haye, Genève à la fin du XIXe siècle), le droit international a connu une extension de ses applications faisant primer le droit des personnes sur celui des États, en particulier avec la charte des Nations Unies. Il autorise l’emploi de la force guerrière de manière coercitive pour maintenir, rétablir et consolider la paix dans les pays en crise. L’efficacité de l’application du chapitre VII de la charte de l’ONU (autorisant le recours à la force) est souvent l’objet de critiques mais cet emploi de la force au profit de la paix n’est pas remis en question. Le droit d’ingérence s’est greffé sur le droit international en renforçant le concept de devoir de protection dans le but de rétablir la paix.

Conduire à la paix : la « sortie de guerre » Le centenaire de la Première Guerre mondiale commémore les batailles et exalte les sacrifices des combattants – mais qu’en est-il de la paix ? La littérature française de l’après-guerre ne traite que de façon épisodique de la paix, en évoquant l’armistice du 11 novembre mais pratiquement pas le traité de Versailles, en dehors des historiens et des économistes. Cette littérature est bien une « littérature d’anciens combattants ». En revanche, en Allemagne, des écrivains comme Salomon, Remarque et Glaeser ont essayé de décrire dans leurs romans la période chaotique de la sortie de guerre. Ernst Glaeser a même intitulé La Paix son roman de 1929, dont le héros est un adolescent témoin des troubles de 1918-1921. Curieusement, c’est l’auteur allemand sans doute le plus emblématique de l’écriture de la violence guerrière, Ernst Jünger (1895-1998), qui rédigea en 1941 un essai intitulé La Paix. Il devait plus ou moins servir de programme aux conjurés de l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler au moment de préparer ce qu’on appelait à l’époque « l’immédiat après-guerre ». Ces ouvrages allemands mettent en relief la notion de « sortie de guerre », période très complexe qui, en 1919-1921, a pris de court tous les responsables alliés et allemands.

La liste des actions à conduire, en effet, paraît sans fin : regroupement et démobilisation des soldats (5 millions pour la France dans la seule année 1919 !), des personnes déplacées, des évacués du début de la guerre et des prisonniers de tous les camps, désarmement des factions, reconstruction (terme officiel français : « reconstitution » !), réinsertion des anciens combattants, soutien des blessés, soutien des veuves et des orphelins, ainsi que d’autres activités mettant en œuvre l’action de la nation et des organisations internationales notamment dans l’application des traités et autres accords internationaux (dont le maintien sous les armes de 150 000 soldats pour l’occupation de la Rhénanie, d’une armée complète dans la région du Danube moyen ainsi que de nombreux détachements en Finlande, Silésie, Sibérie et Pologne).

Après la Seconde Guerre mondiale, une partie de ces actions ont été prises en compte par les organisations internationales, en particulier l’ONU. Aujourd’hui, cette sortie de guerre dont l’importance n’est apparue que depuis les années 1990 est devenue le domaine dans lequel la guerre peut devenir le meilleur auxiliaire de la paix. Un texte de 2007 qui sert de référence aux forces terrestres françaises le met bien en évidence : Gagner la bataille. Conduire à la paix. La bataille n’est qu’une première étape des conflits contemporains « dont la durée s’étend et pour lesquels l’établissement des conditions du retour à la paix devient décisif. Il faut ensuite conduire à la paix. » Trois phases caractérisent ces nouveaux engagements : (1) l’intervention, phase indispensable qui reste du niveau tactique, (2) la stabilisation, considérée comme la phase décisive d’une opération militaire qui permet d’atteindre l’objectif stratégique, (3) la normalisation, qui est le retour à la paix. Pour atteindre cet objectif, il est demandé aux forces terrestres d’avoir la capacité d’agir dans un cadre inter-armées et multinational permanent, de maîtriser la force en toutes circonstances ainsi que la technologie (« multiplicateur d’efficacité »), de privilégier l’initiative du personnel militaire, seul capable de s’adapter aux fluctuations des situations tactiques et d’accompagner les populations, voire les adversaires sur le terrain. Après des siècles de littérature consacrée aux meilleurs moyens de gagner la guerre, les années 2000 marquent donc l’apparition de la notion de « sortie de guerre », phase stratégique concernant la « grande politique » et devant conduire à la paix. Cela se révèle possible, en particulier grâce à la mise en œuvre maîtrisée de moyens de guerre accompagnant les populations et les forces impliquées dans les conflits antérieurs dans un processus de désarmement, de démobilisation et de réinsertion, protégé et consolidé par la protection armée. Gagner la paix devient ainsi un objectif primordial pour les forces armées. Laissons le mot de la fin à Jean Guitton : « Au-dessus de la guerre, il y a la paix, notre seule conquête. »

À lire les articles de Maxime Michelet “L’armistice et la paix : requiem et nativité “  et Rudi Popp ” La réconciliation issue du terroir “

 

 

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À propos Jean-François Collot d’Escury

est St Cyrien, officier de l’Arme blindée- Cavalerie et de la Légion étrangère, il a servi dans des postes de commandement et de responsabilité en France et à l’étranger et a participé à des opérations extérieures. Il a été membre de la commission de l’aumônerie protestante aux armées et il est actuellement président de la paroisse EPUdF du Creusot et disséminés.

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