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Evangile et liberté, éditorial du 26 juin 1968

DIALOGUE

L’un des aspects les plus positifs des événements qui viennent de se dérouler, c’est le fait que des dialogues se soient nagés entre des hommes. Il est difficile de dire ce qui sortira de tous ces débats, de ces échanges de vue et d’idées. Il faudra du temps pour que ce flot de paroles, qui n’est pas prêt de s’arrêter, se décante et qu’il en sorte quelque chose de solide et de constructif. Mais déjà le fait que ces débats se soient amorcés est une victoire, une victoire contre le cloisonnement qui, de plus en plus, enfermait les hommes par catégories, les isolait les uns des autres. Les témoignages sont nombreux de la joie, de l’enrichissement que beaucoup ont éprouvé à rencontrer « les autres » et à parler avec eux. Des étudiants ont découvert leurs professeurs, et les professeurs ont compris que leurs élèves avaient aussi d’autres sujets de préoccupation que leur succès aux examens. Dans de grandes entreprises le personnel administratif a rencontré des techniciens; des étudiants et des ouvriers se sont entretenus de leurs problèmes. Il serait exagéré de dire que ces gens ne se connaissaient pas déjà. Mais il y a eu ces dernières semaines un effort sans précédent pour instaurer un dialogue.

Sans doute peut-on dire que ces échanges ont été parfois bien confus, qu’il y a eu des dialogues de sourds, que la discussion a été souvent dure et difficile. Mais le simple fait que des hommes différents par l’âge, la manière et les conditions de vie, ont essayé surtout d’écouter les autres, a une extrême importance. Et nous devons souhaiter que ce dialogue continue, non plus tendu et âpre, mais comme un permanent échange d’idées et d’opinions. Il porte en lui l’espérance d’une meilleure connaissance mutuelle, d’une plus grande compréhension dans le respect des uns et des autres.

Ne faudrait-il pas aussi que cette pratique de dialogue s’instaure et se développe dans l’Eglise ? Sans aucun doute, on parle déjà beaucoup dans l’Eglise. Synodes et colloques sont l’occasion de débats de très haute tenue et très enrichissants pour ceux qui y participent. Mais ils ont fort peu d’échos dans le peuple protestant qui les ignore. Il y a le monologue dominical du pasteur du haut de sa chaire. Mais il n’y a guère entre les fidèles cet échange d’opinions, cette confrontation des expériences, des façons différentes d’exprimer sa foi et de traduire l’Evangile, qui seuls constitueraient vraiment un dialogue.

C’est vrai qu’il est difficile d’exprimer ce que l’on ressent au plus profond de soi-même et qui échappe souvent à toute formation humaine. Mais il y a aussi la peur de voir nos convictions ébranlées par l’opinion des autres : il y a la pensée que l’Eglise étant par définition un lieu de paix, il faut éviter tout ce qui pourrait troubler cette paix, et en particulier les discussions qui risqueraient d’aller jusqu’ aux affrontements et aux ruptures. Certains, par discipline ou par paresse spirituelle pensent que rien ne doit être mi en question ou contesté de ce qu’enseigne l’Eglise ou décident les autorités ecclésiastiques. Par timidité, par indifférence aussi on évite de dire aux autres ce que l’on pense, ce que l’on éprouve et ce que l’on croit. Et c’est là une des raisons de la pauvreté de l’Eglise, de son manque de dynamisme, du manque de vigueur de sa pensée.
Certes, je ne pense pas qu’il faille remplacer le culte par de libres et tumultueux débats. Mais il faudrait que soient créées et multipliées les occasions de rencontre entre les membres des paroisses si différents entre eux, pour que chacun puisse s’exprimer, dire sa pensée avec ses faiblesses, ses originalités et ses richesses. Cela nous obligerait d’abord à nous interroger nous-mêmes, à mieux penser notre foi, à préciser pour nous-mêmes les conclusions que nous tirons de notre appartenance au Christ. Et cela nous permettrait, en écoutant les autres, même et surtout quand ils ne sont pas de notre avis, de nous nourrir des richesses qu’ils ont à partager avec nous.

Pierre ANDRE

Cet éditorial est accompagné d’un encart signé T. FALLOT :

La loi des intermédiaires humains est une des lois capitales du Royaume de Dieu. Peu importe que les hommes auxquels Dieu à recours soient à peine plus dégrossis que les autres : Dieu ne leur demande que la droiture de cœur qui rend l’homme réceptif aux aspirations d’en Haut … Dieu s’abaisse non seulement pour sauver les hommes, mais il s’abaisse encore par le choix qu’il fait d’instruments très grossiers, en sorte qu’il ne peut les utiliser qu’avec beaucoup de peine et au prix de cruelles méprises … C’est la plus grande preuve de respect que Dieu ait donné à l’homme ! S’il a plu à Dieu de nous créer pour la liberté, Il se condamnait du même coup à mettre des bornes à sa toute-puissance.

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