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Esprit de Vincennes, es-tu là ?

A l’été 1968, un gouvernement pourtant largement conforté dans les urnes en juin mais fortement contesté dans la rue en mai, décide de créer le Centre Expérimental de Vincennes. Il offre ainsi un espace d’expression inespéré à la contestation qui s’est manifestée dans le monde étudiant au printemps.
Tout le paradoxe des événements de mai 68 est là : une défaite politique à court terme qui cache une victoire sociale et culturelle à long terme dont Vincennes est un des acteurs majeurs.


Pour cette raison, le pouvoir en place, dix ans plus tard, tentera de désamorcer cette bombe à retardement en transférant le Centre Expérimental devenu l’Université de Vincennes à Saint-Denis. C’est d’autant plus urgent que, loin d’être un bastion isolé, Vincennes est une des universités les plus reconnues à l’étranger et qu’un comité d’évaluation propose d’étendre ses innovations pédagogiques aux autres universités.
Elément très déstabilisant pour l’ordre établi, Vincennes porte un projet de promotion sociale par l’accès aux études supérieures et au savoir pour tous ceux qui en étaient exclus jusqu’alors : non bacheliers, étrangers, salariés à plein temps ou à temps partiel.
D’autant plus que Vincennes révolutionne aussi les rapports enseignants-étudiants, entre autres par la proximité que crée la suppression des cours magistraux en amphithéâtre.
Vincennes c’est aussi une interdisciplinarité réelle et surtout une rénovation radicale des formes et des contenus d’enseignements plus proches de la vie réelle, moins académiques.
Malgré des salles bondées on y sent le « désir d’apprendre » au-delà de la recherche de diplôme.

Ainsi, pour ma mère, très bonne élève mais non bachelière, parce que fille issue de l’immigration italienne, ce fut le début d’une seconde vie. Après m’avoir élevé, Vincennes lui a donné la possibilité de reprendre des études et d’y briller au point qu’un grand spécialiste de littérature anglaise et de Dickens a pu lui dire dans un devoir « merci pour ce devoir qui m’a beaucoup apporté ».
Pour elle et pour tant d’autres exclus du système traditionnel, ce fut une occasion unique de promotion intellectuelle et sociale, une véritable révolution personnelle et même familiale.
En effet, l’adolescent fusionnel que j’étais a pleinement vécu cette révolution et se l’est appropriée au point de suivre le même chemin à quinze ans d’intervalle, celui d’une reprise d’études réussie à l’Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis. Etudiant passionné d’histoire contemporaine, j’y ai rencontré une conception non conventionnelle et passionnante de la géographie avec Yves LACOSTE et Béatrice GIBLIN. Ce fut pour moi une véritable « révolution copernicienne » personnelle.
J’ai découvert qu’il existait au département de géographie de Paris 8 Vincennes à Saint-Denis et nulle part ailleurs à l’époque, une géographie vivante qui permettait de mieux comprendre le monde actuel pour mieux s’y engager. Et je ne parle même pas de la qualité des rapports avec mes enseignants, exigeants mais humains.

Ainsi, la volonté d’effacement de l’expérience de Vincennes, voulue par une Ministre des Universités qui a imposé le déménagement à Saint-Denis et fait raser les bâtiments de Vincennes, a fait long feu.
Si Vincennes à Saint-Denis n’est pas Vincennes, elle n’est toujours pas une université normalisée, elle reste en lien étroit avec son époque et son territoire à travers ses forces et ses faiblesses, ses richesses et ses travers. En cela, l’esprit de Vincennes y souffle toujours comme il souffle encore dans la vie de beaucoup d’ex-étudiants qui y sont passés et en reste marqués de façon indélébile.

 

À propos Jean-Pierre CAPMEIL

jeanpierre.capmeil@gmail.com'

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