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Priez pour moi ! Prier qui et pourquoi ?

 

Lorsqu’une personne a de graves problèmes de santé, il n’est pas rare qu’elle vous demande de prier pour elle. Des incroyants se laissent parfois aller à une telle demande, plus particulièrement s’ils vous connaissent comme chrétiens. Leur demande peut passer pour ironique. Il arrive aussi qu’au travers de l’ironie ils expriment ce qu’ils s’interdisent, enfermés dans ce qu’ils croient être leur religion : l’incroyance. L’angoisse a toujours le dessus. Elle ouvre la porte à la métaphysique. Un aumônier protestant d’hôpital faisait remarquer que devant une telle demande il proposait que la personne prie avec lui. En cas de refus il disait clairement qu’il ne prierait pas. Il voulait ainsi éviter que Dieu soit pris pour un magicien agissant selon son bon plaisir et sur commande.

Devant une grave maladie, il arrive aussi que des parents, des amis vous disent qu’ils prieront pour vous. D’une manière générale et à moins d’être obtus ou superstitieux, de telles paroles sont réconfortantes. Elles témoignent de l’amitié qui vous est portée. Si vous partagez la foi de ceux qui s’expriment ainsi, vous vous sentez en communion avec eux. C’est une force extraordinaire qui vous est communiquée au travers de cette communion. La fonction première de la prière est ici d’établir des relations profondes et sincères avec les autres, ces autres sans lesquels il est bien difficile de vivre heureux et plus particulièrement lorsque vous souffrez et que vous vous sentez menacé par la mort. Mais peut-on se satisfaire d’une prière dont la seule fonction est de maintenir et renforcer des liens fraternels ? Ou encore, peut-on prier pour demander à Dieu d’intervenir selon notre désir ?

Pour ce qui est du rôle de la prière dans le maintien de la communion ou de l’amitié entre croyants et non croyants, il n’y a rien à ajouter. Bienheureux celui qui est porté dans la prière par de nombreux frères et amis. Peu importe la forme de cette prière. L’intention suffit.

La prière peut être un facteur de paix et de réconciliation entre priants. Mais attention ! Notons avec insistance que du point de vue de Dieu, une prière n’est pas mieux exaucée sous le prétexte que les priants sont nombreux, très motivés, ou issus de la classe des dignitaires d’une religion ou de l’Église. Ce serait injuste et contraire à ce que nous pouvons comprendre de Dieu à travers les Écritures comme à travers sa création. Ce serait contraire au salut par « la grâce seule ». Enfin, ce serait croire que les hommes détiennent le pouvoir de l’exaucement en s’adressant directement à Dieu, ou à ses intermédiaires que sont par exemple Marie, les saints ou l’Église. Dans tous ces cas, nous retomberions dans les travers dénoncés par la Réforme. La place occupée par Jésus-Christ considéré le plus souvent comme un intermédiaire entre Dieu et l’Homme est autre. Elle est difficile à définir. Depuis plus de deux mille ans, elle anime le débat théologique, provoque hérésies et schismes. Nous y reviendrons.

Reste maintenant deux questions à aborder si on s’intéresse au rôle de la prière lorsqu’elle n’est pas réduite à un lien d’amitié et d’encouragement. Tout d’abord, quel est ce Dieu auquel elle s’adresse, quels sont ses moyens pour répondre à la prière ? Enfin, à quel type d’exaucement peut-on s’attendre ?

 Prier pour replacer l’humain dans l’harmonie du monde

D’une manière générale celui qui prie (et ses amis avec lui) demande à être libéré de ce qui l’entrave, que ce soit la maladie ou une situation difficile. Il s’attend à une intervention du divin qui ne peut être que miraculeuse car, s’il s’adresse à Dieu avec autant d’insistance, c’est parce que la situation est désespérée du point de vue des possibilités humaines. Elle est désespérée parce que l’Homme n’y peut rien. Il n’est pas responsable du tsunami, du cancer ou de la sclérose en plaques. Tout au plus est-il l’auteur maladroit ou mal intentionné d’une situation irréversible pour laquelle il ne peut plus rien. L’intervention divine ne peut ainsi qu’être en rupture avec le déroulement naturel des choses. Il est demandé à Dieu de rompre avec l’enchaînement des causes actives dans le monde physique que nous connaissons et que les sciences s’efforcent de comprendre. Dieu est alors considéré comme au-delà de sa création, extérieur à elle et pouvant intervenir à sa guise pour modifier le cours des choses. La création ne contiendrait plus en son sein sa propre évolution comme le démontre Darwin. Du point de vue médical, le corps humain ne porterait plus en lui sa finitude révélée par l’affaiblisse-ment des parties du corps pouvant se manifester à tout âge. Dieu resterait le maître de tout par sa pure volonté et en dehors de la chose même qu’il télécommanderait. Cette vision de Dieu et de sa création se présente comme totalement inadéquate avec ce que nous observons aujourd’hui étant donné l’avancée des découvertes scientifiques. La nature possède en son sein l’évolution qui la caractérise. Cette évolution peut être imperceptible puisqu’elle s’étend souvent sur des millions d’années. Elle peut aussi être violente comme peuvent l’être les tremblements de terre, les éruptions volcaniques et toute autre forme de séisme. Dieu se définit ici comme « l’âme du monde » auquel il est lié. Il accompagne le monde comme l’âme de chacun accompagne la personne. Elle ne se voit pas mais elle est là. Dieu ne se représente pas mais il est présent. Cette présence appelée « shékina » dans la kabbale juive agit comme une matrice nourricière et non par décision. Il n’est pas possible de la solliciter. Elle agit par elle-même tout en épousant le mouvement de la nature. L’essentiel est d’être à l’intérieur de cette matrice, autrement dit de se placer dans une relation avec l’ensemble de la nature. On comprend dès lors le rôle que peut avoir la prière, celui d’entraîner la personne concernée au sein même de cette matrice qu’est le champ du divin et que nous appelons Dieu. Elle vise à placer la personne confrontée à des difficultés au cœur du Tout alors même qu’il a la tentation de s’isoler. Elle cherche à le placer dans le déroulement naturel des choses. Enfin, elle l’invite à se saisir de ce que le Dieu présent a déjà donné par avance.

Les miracles de Jésus vont dans le sens d’un Dieu lié à sa création, présent partout dans le monde, sans lieu qui lui soit réservé, ni le Temple de Jérusalem ni le mont Garizim dira-t-il à la Samaritaine. Jésus ne transgresse pas les lois de la nature, il refuse de transformer les pierres en pain. Il transgresse les lois religieuses qui vont à l’encontre de ce qui est naturel. C’est ainsi qu’il encourage les disciples à arracher des épis de blé un jour de sabbat, pour manger parce qu’ils ont faim. Il soigne des malades y compris le jour du sabbat. Il ressuscite Lazare et le fils de la veuve de Naïm qui n’échapperont pas pour autant à leur finitude puisqu’ils mourront le moment venu. Là encore, la nature est respectée. On peut se demander d’ailleurs si ces résurrections ne sont pas une activation de la présence hors corps des deux ressuscités auprès de ceux qui leur sont attachés. De la même manière Jésus apparaîtra corporellement à ses disciples, à Thomas et d’autres amis. Les miracles n’ont rien de surnaturel, bien au contraire, Jésus redonne aux personnes rencontrées ce que la nature ne leur donnait plus. Il permet à chacun de retrouver sa nature initiale : l’aveugle voit, le paralytique marche, la foule mange… La maladie est surnaturelle. Le miracle harmonise toutes les données de la vie et replace l’individu au cœur de l’univers afin qu’il s’harmonise à nouveau avec lui.

 La prière n’appelle pas à une intervention surnaturelle de Dieu

Reste la question de l’exaucement de la prière. Le malade l’attend, souhaite la guérison. Tout humain en perdition demande à Dieu de le sauver. Chacun veut que Dieu intervienne pour que réussissent ses projets. Tout cela paraît évident et existe depuis que l’Homme a conçu des divinités. Il les met à son service, leur demandant de répondre à sa prière. Nous rencontrons ces divinités dans la bible. Le monde oriental comme le monde gréco-romain, l’Égypte et l’Afrique, foisonnent de ces dieux que l’on prie et à qui l’on offre des sacrifices pour se les rendre favorables au moment utile. Il est à se demander aujourd’hui si nous ne faisons pas de Dieu, celui de l’Ancien Testament appelé Yahvé ou Adonaï et que Jésus appelait Père, un de ces dieux chargés d’exaucer tous nos désirs. Il aurait les pouvoirs répartis jadis sur plusieurs dieux dans le monde dit païen. Le monothéisme ne serait alors qu’un regroupement de ces dieux, qu’une concentration de leurs pouvoirs. En aucun cas il n’y a une nouvelle perception de Dieu telle que l’on peut la trouver dans le Nouveau Testament lorsque Jésus dit que Dieu est Esprit ou lorsqu’il appelle Dieu « Père ». Dieu reste une projection humaine chargée d’accomplir tout ce que l’Homme ne peut pas faire. Autrement dit, Dieu est perçu comme un Dieu païen. Si on priait le dieu Éole pour que les vents soient favorables, on prie aujourd’hui Dieu pour qu’il envoie la pluie ou le soleil selon les besoins. Des messes et des pèlerinages sont organisés à cet effet. On prie Dieu pour la guérison de la maladie incurable. Nous attendons de Lui une intervention surnaturelle.

Nous oublions trop facilement que Jésus n’a pas fait de gestes miraculeux contre nature. Il n’a pas détourné les eaux des fleuves, déplacé les montagnes et arrêté le soleil. Il remet seulement les personnes, par ses miracles, dans la situation dans laquelle elles devraient être si tout fonctionnait bien. Le Dieu de Jésus ne contredit pas la création, il ne s’oppose pas à elle. Cette création dont Darwin découvre qu’elle est vivante, active, évoluant et se transformant, continue. Quant aux guérisons des malades, y compris les résurrections, elles permettent à la nature de continuer son évolution.

Prier ce n’est pas s’attendre à une intervention surnaturelle, c’est remettre chacun dans le droit fil de la nature là où la maladie et des situations difficiles l’en avaient écarté. C’est relier les choses entre elles. C’est s’attacher à vivre en Dieu. Dans son lieu. Dans son atmosphère.

 Prier Dieu ou Jésus ?

De manière générale le chrétien dans sa prière ne fait pas la différence entre Dieu et Jésus-Christ. Demandez à un chrétien qui vient de prier s’il s’adressait à Dieu ou au Christ, le plus souvent il vous dira qu’il n’en sait rien et que pour lui c’est la même chose. Le mot Seigneur par exemple désigne le père comme le fils. Seul le mot Père semble désigner Dieu lui-même. Cette assimilation du père au fils traduit un manque de clarté entre ces deux entités et laisse entendre que les deux sont Dieux. La place et la fonction de chacun sont alors brouillées. Marie, dans l’Église catholique, est dite « Mère de Dieu ». Ce terme n’est pas employé dans les Églises protestantes. Comment une femme, aussi sainte soit-elle, pourrait-elle être mère d’un dieu ? Quant aux réformateurs ils n’affirment pas que le Christ soit Dieu. Le Dieu de l’Ancien Testament et père de Jésus-Christ ne peut camper dans un corps humain, Dieu étant infini et insaisissable. Une foi paresseuse semble être à l’origine de cette non distinction entre Dieu et Jésus-Christ. Elle ne remplit pas ici son rôle formateur.

Pour être le plus près possible de la pensée de la Réforme, il serait juste de distinguer, y compris dans les prières, Dieu et Jésus-Christ. Certes il est possible de s’adresser aux deux puisque le Christ est vivant, ressuscité. Il peut se présenter aux uns et aux autres. Chacun peut le rencontrer comme le fera l’apôtre Paul sur le chemin de Damas. Mais la prière adressée à Dieu ne peut pas être celle adressée au Christ. En effet, la fonction du Christ est de nous conduire à Dieu. Il est le chemin, la vérité et la vie qui nous fait découvrir le divin. Il n’est pas Dieu. Jésus lui-même dans son action sollicite le Père, se retire pour prier. Dieu est « le principe actif » qui agit dans le monde dans lequel nous sommes à la manière d’un sein maternel agissant sur l’embryon. Dieu n’agit pas par décision et volonté. Il agit par sa nature. Il ne peut pas en être autrement. S’il aime ce n’est pas parce qu’il le veut et le décide, c’est parce qu’il est Amour comme ma table de travail est bois, sapin ou chêne, peu importe. Si je supprime le bois, je supprime la table. Si je supprime l’amour je supprime Dieu. Prier c’est manifester le désir de rester attaché à Dieu. Jésus agit comme un modèle humain empli de l’esprit de Dieu. Son action vise à nous conduire à Dieu, à nous réintroduire en Dieu. Il nous fait comprendre qui est Dieu. Pour compléter le récit sur l’amour je dirai que Jésus nous suggère des paroles et des gestes d’amour. On peut les discuter. On ne peut pas les éviter si l’on veut être en Dieu.

La prière s’adressant à Dieu est de l’ordre de la méditation. C’est un abandon, un « lâcher prise » comparable à celui de l’analysant qui sur le divan laisse venir à lui ce qui lui passe par l’esprit. Il ne se retient pas. Il n’imagine pas, n’élabore aucune pensée. Il se dit. Il y a dans cette prière une recherche de communion avec la nature (on peut dire avec le cosmos) et le divin qui la supporte. Un désir d’entrer dans l’ordre et l’harmonie du monde. Ici la prière est adoration et silence. Je me souviens d’une jeune femme toxicomane, nous l’appellerons Julie. Elle voulait arrêter la drogue. Je la suivais en thérapie lorsqu’elle dut quitter la France pour suivre son compagnon. Je lui proposais alors de s’imposer régulièrement des séances sur le divan et de se raconter, laissant filer sa parole comme si quelqu’un, proche ou lointain, était là pour l’écouter. Rompue à l’exercice après une dizaine de séances en ma présence, c’est ce qu’elle fit. Deux ans plus tard elle vint me revoir pour dire qu’elle n’était plus accro et qu’elle faisait une démarche spirituelle. La présence du divin s’était révélée à elle par-delà toute structure religieuse instituée. Elle avait trouvé la paix et se sentait reliée au monde et à Dieu qui pour elle étaient inséparables.

Pierre a suivi un séjour de trois mois dans un centre de postcure pour malades alcooliques. Comme directeur, je fus contraint par les autorités de tutelle qui m’accusaient de prosélytisme, à renoncer au « moment spirituel du matin » avec lecture d’un texte biblique commenté, chant et prière. Je décidais alors de m’adresser trois fois par semaine aux curistes sous forme de conférences d’une demi-heure. Plutôt que d’invoquer une action de Dieu dans leur vie en vue de leur guérison, j’essayais de leur montrer que tout ce qui existe – donc eux-mêmes – est habité par un effort, une intention, une volonté de se réaliser pleinement, ce qu’ils n’avaient pas pu faire jusque-là. Ils étaient alors réfugiés dans l’alcool. Je leur disais que tant qu’ils croiraient que s’arrêter de boire est une affaire de volonté, ils n’y arriveraient pas. Pour réussir, leur désir devait se porter sur un autre objet. Je taisais que Dieu pouvait être cet objet. Ils devaient le découvrir par eux-mêmes. Je me référais au « conatus » de Spinoza que l’on retrouve sous le nom d’« entéléchie » chez Aristote, d’« élan vital » chez Bergson, de « volonté de puissance » chez Nietzsche ou de « libido » chez Freud. Le conatus est la force intérieure, l’appétit qui pousse chacun à devenir ce qu’il est. Un an plus tard, Pierre m’envoya une lettre disant qu’il était libéré de l’alcool. Il s’étonnait d’avoir découvert Dieu au centre alors que « nous n’en parlions jamais » écrivait-il. Depuis, il allait de temps en temps à la messe dans son village sans y trouver le bonheur qu’il avait eu à écouter les conférences. Comme notre jeune toxicomane, Pierre avait expérimenté la présence du divin en écoutant ces conférences qui l’invitaient à laisser surgir en lui « l’élan vital ». Sa prière n’était pas une demande d’intervention extérieure. Il s’abandonnait à la force qu’il sentait monter en lui chaque jour. Nous sommes ici loin de nos prières lorsqu’elles ne savent être autre chose que demandes, murmures, louanges, repentances ou intercessions.

La prière adressée à Jésus est adressée à l’homme le plus proche de Dieu. Cet homme est aussi le premier chaînon de l’humanité. L’Écriture parle d’Adam ou de frère aîné. La prière avec lui devient dialogue, Jésus ayant traversé les joies et les épreuves que nous sommes amenés à traverser. Nous ne pouvons pas comprendre Dieu. Nous pouvons comprendre Jésus-Christ. Mieux nous le comprenons et plus nous sommes conduits vers Dieu. C’est en ce sens qu’il nous sauve. Inutile de faire appel à la formulation théologique hasardeuse qui voudrait que ce soit le sang versé. Emboîter les pas du Christ, c’est s’engager à découvrir l’amour divin. Bien sûr, ce chemin pour aller à Dieu n’est pas exclusif. Disons que c’est celui choisi par les chrétiens parce que Jésus n’est pas seulement un prophète (quelqu’un qui parle de la part de Dieu) ou un messie (un roi exemplaire venant régler tous les problèmes politiques et sociaux), il est celui qui vit Dieu au plus profond de lui. Le Christ ne communique pas seulement avec Dieu par des paroles et des images mais d’esprit à esprit. Il a perçu les choses révélées par son intelligence. Lui et Dieu se confondent tout en restant distincts. Il incarne le divin comme d’autres incarnent la sagesse.

 La prière sans adresse

Revenons à Julie et à Pierre. Pour la plupart des croyants, il sera difficile de considérer leur attitude comme une prière. En effet dans la plupart des religions dont le christianisme, prier consiste à exprimer des demandes de la créature au créateur, du fils au père. La relation de Jésus à son père en serait le modèle par excellence à travers le Notre Père. En s’adressant à son créateur, la créature imagine qu’en maintenant une dépendance affichée, elle le rend favorable à la protection de ses intérêts et à l’exaucement de ses prières. Dieu est perçu comme un être suprême doté de tous les pouvoirs. Rien de tout cela chez nos jeunes addicts. Ils font partie de cette génération élevée sans références religieuses. Ils n’ont pas eu l’occasion d’imaginer ce « deus ex machina », ce dieu dont l’intervention peut, de manière impromptue, venir dénouer une situation désespérée. Leur prière consistait à rester ouverts et disponibles au moment présent. C’est ainsi que Julie a pu parler sans se soucier de la personnalité de celui qui l’écoutait. Pierre s’est laissé aller jusqu’à ce que la force de vie qui l’habitait s’éveille. Ils se sont ainsi retrouvés en relation avec un au-delà d’eux-mêmes qu’ils ne soupçonnaient pas. Rien n’est venu faire obstacle au désir que nous avions les uns et les autres de les voir abandonner le produit addictif dont ils étaient esclaves. Ce désir est devenu le leur. L’aphorisme de Lacan selon lequel, « le désir, c’est le désir de l’autre » a parfaitement fonctionné. Ils ont pu s’emparer de la volonté divine inscrite au fond de chaque chose et de chaque être, volonté qui oriente vers la vie, vers la persévérance de l’Être – pour reprendre l’expression de Spinoza.

Nombreux sont ceux qui ont effectué un séjour comme Pierre. Peu ont fait sa démarche pour rester disponibles au moment présent. Ils attendaient leur guérison comme un miracle venant d’ailleurs ; de Dieu pour les uns, de la médecine ou d’un soignant pour les autres. Là, étaient leurs idoles. Ils dépendaient d’elles. Ils étaient incapables de porter un regard sur eux-mêmes et de s’engager. Or, nous le savons, l’idole laisse croire et espérer. Elle empêche toute participation à son propre destin. Elle rend inopérante la construction du Soi. Le Dieu campé dans un personnage bien défini devient très vite une idole. Il devient objet de prières et de supplications, jamais de recherches à rebondissements. Ce n’était pas le Dieu de Julie et de Pierre. Leur prière était en quelque sorte sans adresse. Leur Dieu sans définition.

Pour autant la prière ne peut être réduite à ce qu’elle a été pour Julie et Pierre même si, comme nous le pensons, Dieu ne peut être perçu comme un personnage, logé dans des doctrines, des dogmes et des lieux bien précis au risque de devenir une idole. L’homme a besoin de crier à Dieu ses peines et ses joies comme le fait le psalmiste. Il s’adresse à Dieu avec ses mots, son intelligence, son raisonnement et ses craintes. Momentanément, il fait de Dieu un autre lui-même. La prière terminée, cette représentation doit cesser ainsi que la demande d’une intervention extérieure. Tout l’art sera alors de faire la part de l’attente de l’homme dans son sentiment de manque, manque de santé, de chance, de richesse, de considération, et la réalité de Dieu qui ne vient pas combler un manque mais qui est Force de Vie toujours en devenir. La communauté peut ici jouer un rôle important pour que Dieu ne soit pas impensé sans qu’il devienne pour autant un être figé. Dieu est en devenir avec toute la création qui émane de lui.

Dans les années quatre-vingt-dix, nous avions été amenés à rencontrer une communauté d’une dizaine de personnes. C’étaient des Parisiens blasés par leur situation sociale très confortable mais frustrés de ne pas vivre au cœur de la nature. Ils s’étaient retirés dans un de ces départements qui font rêver les habitants des grandes villes. Ils se disaient juifs messianiques. Ils reconnaissaient Jésus comme messie mais refusaient l’idée selon laquelle le Père et le Fils sont de même nature. Nous nous intéressions à l’organisation de la vie spirituelle au sein de leur communauté. Quelle ne fut pas notre surprise de découvrir que le temps n’était pas ponctué par des moments de prières et de méditations. Ils étudiaient la bible au même titre qu’ils travaillaient dans la ferme où ils élevaient des chèvres et cultivaient la terre à l’ancienne. Dieu se confondait avec la nature et l’activité. Ils priaient et pensaient Dieu tout en vaquant à leur occupation. Ils insistaient sur le Dieu présent en tout lieu et en tout temps. Pas d’espaces ou de temps consacrés. Tout était en Dieu. Dieu était en tout. Pour eux, Jésus ne se plaisait pas dans le religieux mais dans la nature où ils trouvaient la liberté de respirer Dieu comme nous respirons l’air. Pas besoin de solliciter le divin, il se donne. Dieu était la respiration de tous les éléments de cette nature dans laquelle ils avaient choisi de vivre avec simplicité et ascèse. Une telle conception modifiait les comportements religieux habituels. Dieu semblait coller à leur peau et à la nature non par fusion comme dans une relation mystique où la personnalité se fond et se perd en Dieu, mais au contraire par une affirmation du Soi de par la présence de Dieu. Comme si la volonté divine, renouvelée sans cesse, animait tout être afin qu’il puisse exister fortement et en toute liberté.

 Conception de Dieu et tonalité de la prière

Pour conclure, nous dirons que la tonalité de la prière dépend de la conception de Dieu. Si Dieu est perçu avec des attributs humains et de surcroît masculins, il correspondra à tout ce que l’homme désire en puissance sans pouvoir l’acquérir. Il sera un super personnage extérieur au monde, agissant selon son bon plaisir. La prière devient dans ce cas une prière de demande. Elle maintient les priants dans une attente du surnaturel puisque seul un Dieu peut réaliser ce qui lui est demandé. Si Dieu est perçu comme « l’âme du monde », « l’intelligence universelle » ou pour reprendre les mots de Jésus comme « un Esprit », lié à sa création, la prière sera un moment privilégié de communion avec le divin, autrement dit avec le tout de la création. Le priant ressentira la tendresse divine. Il vivra la certitude d’être dans les bras de Dieu. Le psaume 23 en est une belle illustration. La prière élargit l’espace des relations et l’étend jusqu’à l’infini. Elle est empreinte de passivité afin de mieux expérimenter la présence de Dieu. Elle est abandon de tout contrôle de soi. Elle peut être rituelle si le rite favorise cet abandon et s’il ne se substitue pas à l’agitation de l’activité quotidienne. La prière est reposante, elle est un facteur d’intégrité de la personne. On peut parler ici de guérison.

La prière adressée à Jésus-Christ est un dialogue avec celui qui connaît et a vécu la condition humaine. Elle nous entraîne dans le champ du divin jusqu’à nous y faire rencontrer un Dieu Père. Elle a un rôle formateur, structure notre pensée, nous prépare à l’expérience, ouvre nos yeux à la réalité, nous met en route vers des horizons nouveaux à redécouvrir chaque fois. Elle favorise le développement spirituel du croyant. Elle permet de mettre en route un processus de confiance en soi. Éclairée par des textes de l’Évangile, la prière dialogue adressée à Jésus-Christ invite à rompre avec des principes acquis et des dogmes qui nous assignent au conformisme. Elle nous arrache au religieux pour nous plonger dans la vie comme Jésus l’était.

Les prières, celle adressée à Dieu comme celle adressée à Jésus-Christ, sont toutes deux possibles. Chacune tient son rôle pour notre plus grande paix.

Le dernier livre de Serge Soulié : La fin d’une religion ? La Barre Franche, 2017, 152 pages.

À lire l’article de James Woody “ La prière, espace de liberté “

 

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À propos Serge Soulié

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est pasteur de l’Église protestante unie de France. Psychologue clinicien de formation, il a exercé tour à tour le travail de professeur, pasteur, psychologue et directeur d’un centre de soins spécialisé en addictologie.

Un commentaire

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    bonjour, je suis jacques Himon, ça fait un temps ma vie a basculé à cause de la déception. à cela, je suis concentré a arnaqué, escroqué les gens sur internet. mais aujourd’hui j’ai pris la ferme décision de quitter ce monde. je viens auprès de vous pour m’aider. merci. mes coordonnées: directioncied@gmail.com, tél: +1 204 400 0551

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