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Violence et Paix

 

Un ami vivant au Canada entre dans mon bureau et y voit, posée sur un rayon de ma bibliothèque, la carte postale de ce tableau énigmatique. « Ah, me dit-il, sais-tu que ce peintre, Alex Colville, est une véritable gloire canadienne ? » Je ne connaissais pas cet artiste et n’avais acheté cette carte que parce que son sujet m’intriguait.

Alex Colville, mort le 16 juillet 2013, est né à Toronto en 1920. Il jouit en effet dans son pays d’une très grande notoriété. Mais, le plus souvent, son nom est inconnu en France, même auprès d’amateurs de la peinture contemporaine.

Ce qui frappe d’abord ici, c’est le contraste entre cet homme de dos, sans visage, torse nu, dans une attitude nonchalante, regardant la mer ; et la raideur glacée d’un pistolet très exactement représenté, au premier plan, posé sur une table. L’atmosphère est faite d’un étrange mélange de grand calme et d’un certain malaise. Il y a de l’inconnu, une angoisse latente dans ce temps suspendu. Tout naturellement, plusieurs questions nous habitent devant ce spectacle où quelque chose d’apparemment banal, voire quotidien (regarder la mer), se heurte à une arme. Cet homme prémédite-til un crime, vient-il de le commettre, veut-il se suicider ou est-il armé (arme défensive ?) pour des raisons professionnelles et donc, à ce moment précis, au repos (Le repos du guerrier…) ? Colville est resté hanté par l’horreur après avoir été envoyé en Europe en 1944 comme artiste de guerre ; il fut témoin des camps de la mort. Le héros du tableau tourne le dos à la violence.

On a pu écrire que Colville, en nous montrant tout, ne nous dit rien. Son tableau, aux couleurs très douces et sans la moindre violence criarde, n’apporte aucune réponse à nos questions ; et, simultanément, cette œuvre géométriquement très étudiée, travaillée, construite, donne des précisions étonnantes : un pistolet automatique de calibre 45, la table tachée ici ou là (taches d’encre et non de sang) et graduée (d’un architecte ?), une porte-fenêtre minutieusement représentée dont la transparence se heurte au mystère de cette scène, une vague déferlant avec son écume blanche et une mer calme et claire, pour ainsi dire heureuse, le sol et ses carreaux bleu pâle et hexagonaux, par exemple.

Le tableau date de 1967 et s’intitule « Pacific » ; il s’agit de l’Océan, la thématique de la mer étant une des principales données des tableaux de Colville. Mais ce titre suggère bien davantage : violence et paix, nature et destruction, vie et mort… On peut noter que Colville représente souvent ses personnages de dos (ils regardent ailleurs et ne nous regardent pas), sans pieds, et la tête à moitié coupée. On possède un autre tableau de Colville (Woman with Revolver) montrant une femme nue avec un revolver à la main, mais dont on ne voit ni la tête ni le bas des jambes non plus.

Colville peint remarquablement l’extraordinaire dans l’ordinaire, des « fictions authentiques », a-ton pu dire, et cela sans le moindre surréalisme (Dali, Magritte, Bunuel…) ou onirisme (Cocteau…). Son réalisme (hyperréalisme ?) fait penser à Edward Hopper. Cet instantané, où l’action est figée mais notre imagination en mouvement, nous fascine. « La vie est là simple et tranquille. » Oui et non. Colville peint ici un univers à la fois clos et ouvert, mais sans la moindre transcendance, à moins que le questionnement qu’il suscite en nous par le mystère qui caractérise ce tableau soit déjà un dépassement de la réalité brute.

 

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À propos Laurent Gagnebin

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docteur en théologie, a été pasteur de l'Église réformée de France, Paris ( Oratoire et Foyer de l'Âme ) Professeur à la Faculté protestante de théologie.Il a présidé l’Association Évangile et Liberte et a été directeur de la rédaction du mensuel Évangile et liberté pendant 10 ans. Auteur d'une vingtaine de livres.

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