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Tolstoï excommunié par amour de l’Évangile

 

Muller_Jean-MarieEn 1869, le comte Léon Nikolaevitch Tolstoï est un homme heureux. Il vient d’avoir quarante- et-un ans, les errances et les turbulences de sa jeunesse sont devenues lointaines. Marié depuis sept ans, père de quatre enfants, il mène une vie paisible dans sa propriété d’Iasnaïa Poliana. Ces cinq dernières années, il a consacré l’essentiel de son temps à écrire Guerre et paix, un roman qui lui a apporté la plus grande célébrité.

Le 2 septembre de cette année-là, il décide de se rendre dans la région de la Volga afin d’y acheter une propriété. La route est longue et il s’arrête pour passer la nuit dans l’auberge de la ville d’Arzanias. Il y connaît une nuit d’angoisse à la pensée de la mort.

Cette crise l’amène à une sorte de conversion religieuse. Mais il est déçu par les croyants bien tièdes qu’il rencontre dans son milieu. Il décide alors de se rapprocher de la foi des humbles du peuple russe. Malgré ses réticences à l’égard des dogmes, il pratique toutes les dévotions populaires pendant trois ans (1877-1879).

Ce ne sont pas tant ses difficultés à croire à l’enseignement dogmatique de l’Église qui vont l’amener à rompre avec elle, que son impossibilité à accepter son comportement. Il s’insurge contre l’intolérance dont elle fait montre à l’encontre de tous ceux qui ne partagent pas rigoureusement sa foi, et il est scandalisé par sa complaisance à l’égard de la guerre et de la peine de mort. Il devient littéralement un libre penseur qui prône le primat absolu de la conscience raisonnable de l’homme sur toute autorité extérieure.

Il se met à lire et relire l’Évangile. Il éprouve de « l’enthousiasme et de l’attendrissement » pour le Sermon sur la montagne. Il se convainc que vivre selon la volonté de Dieu, ce n’est pas accorder foi à des dogmes incompréhensibles, ou accomplir des rites, mais vivre selon l’Évangile. Et il critique vertement l’enseignement de l’Église orthodoxe qui détourne les fidèles d’une vraie recherche du sens de leur vie.

Cette attitude de franche hostilité envers l’Église orthodoxe décide celle-ci à le condamner publiquement. Son excommunication sera rendue effective le 24 février 1901 par un décret du Saint-Synode, l’accusant d’être un « faux docteur » « à l’esprit orgueilleux », « en révolte contre Dieu, son Christ et son œuvre sainte ». Le 1er avril, Tolstoï répond au Saint-Synode : « J’ai renié l’Église qui se dit orthodoxe, c’est tout à fait exact. Mais j’ai renié l’Église non parce que je me suis révolté contre Dieu, mais au contraire parce que j’ai voulu de toutes les forces de mon âme servir Dieu. »

Au cœur de ce christianisme évangélique et anticlérical, rayonnent la théorie et la pratique de la non violence que Tolstoï a découverte dans le Sermon sur la montagne. C’est cet idéal qui l’amènera à s’opposer au militarisme de l’État tsariste et à la formidable injustice structurelle du servage dans lequel est tenu le petit peuple des campagnes. Pour lui, l’Évangile est une vérité qui doit rendre libre.

 

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À propos Jean-Marie Muller

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est philosophe ; il est une des grandes voix de la non-violence en France. Il a récemment publié : Libérer la France des armes nucléaires. La préméditation d’un crime contre l’humanité (Éditions de la Chronique sociale, Lyon, 2014). Il a beaucoup étudié l’œuvre et la pensée non-violente de Tolstoï, plus particulièrement dans la revue Alternatives non-violentes.

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