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Puritains et transcendantalistes. Héritage et critique

Robert Weir (1803-1890), Embarquement des premiers Pèlerins (1844) Le tableau représente le départ du Speedwell du port de Delft (Pays-Bas) le 22 juillet 1620. William Brewster y tient la Bible, et le pasteur John Robinson guide les prières du gouverneur Carver, de William Bradford, Miles Standish et de leurs familles. Washington, Capitole. Photo © Public Domain

Robert Weir (1803-1890), Embarquement des premiers Pèlerins (1844) Le tableau représente le départ du Speedwell du
port de Delft (Pays-Bas) le 22 juillet 1620. William Brewster y tient la Bible, et le pasteur John Robinson guide les prières
du gouverneur Carver, de William Bradford, Miles Standish et de leurs familles. Washington, Capitole. Photo © Public Domain

Le mouvement transcendantaliste n’est guère connu en France même si on peut constater un regain d’intérêt pour certains de ses membres, au premier rang desquels, l’écrivain Nathaniel Hawthorne (1804-1864), resté célèbre pour son roman : La lettre écarlate. Pourtant, cette pensée est intéressante à plus d’un titre. On peut y voir l’origine d’une culture américaine, surtout littéraire, mais pas seulement, enfin libérée de l’influence tutélaire de l’Europe, mais encore la reprise et la critique d’un héritage aussi précieux que fantasmé, celui des « Pères Pèlerins » et du puritanisme. En cela, le transcendantalisme nous apparaît comme la redoutable tentative d’assumer, de critiquer et de dépasser une expérience religieuse particulière qui a donné naissance à une nouvelle forme de société qui, aujourd’hui plus que jamais, n’a de cesse de nous intriguer, y compris par sa surprenante naïveté tout entière exprimée par le grand Henry James (1843- 1915) : « À Boston, personne ne ment1. » Certes, la rhétorique nous prévient qu’il s’agit probablement d’une antiphrase par laquelle on dit le contraire de ce qu’on pense. Allez savoir !

 La Nouvelle-Angleterre, le triple berceau de l’Amérique

En arrivant à Boston, on peut lire sur les plaques d’immatriculation des voitures : Massachusetts the spirit of America. De quel esprit s’agit-il et quels en sont les événements fondateurs ?

Évidemment, tout commence avec l’arrivée du Mayflower au Cap Cod en 1620. Il est vrai que la traversée tient de l’épopée : rien ne sera épargné aux 35 authentiques puritains embarqués. Ils ont tout connu, les persécutions, l’exil, une longue attente, les dangers d’un tel voyage et l’arrivée sur une terre inhospitalière. Au récit épique s’ajoute une dimension civilisatrice et politique dont les historiens commentent encore la véritable intention et la portée. Selon le récit de William Bradford (1590-1657), le bateau ayant accosté par erreur en face de Plymouth alors qu’il aurait dû arriver en Virginie, une partie des passagers prétendirent qu’une fois à terre, ils ne seraient plus liés à la colonie, la patente obtenue étant pour la Virginie et non pour la Nouvelle-Angleterre. C’est alors que pour résoudre la crise, ils signèrent tous un document dans lequel ils se comprenaient comme un corps politique, vivant sous des lois justes et équitables et demandant la soumission de tous à une valeur suprême, le bien commun. Il n’en fallait pas plus pour que toute une historiographie voie en ce document, Le Mayflower Compact, un acte fondateur de la démocratie américaine.

On en était encore loin. Quelques mois après le débarquement de la fragile communauté, le premier Thanksgiving de novembre 1621, devient, lui aussi, un acte fondateur de la jeune nation. La première action de grâce décrétée après l’intervention des Indiens qui ont sauvé la colonie d’une mort certaine, serait tombée dans les oubliettes de l’histoire si Abraham Lincoln, en 1863, pendant la Guerre de Sécession, n’avait pas tenté de l’institutionnaliser pour unifier le pays autour d’une fête explicitement puritaine, symbole des valeurs morales yankee. Ces valeurs, au premier rang desquelles l’abolitionnisme, tiennent une place prépondérante chez les adeptes du mouvement transcendantaliste.

Dès 1630, d’autres puritains débarquent à la recherche d’un nouveau monde qu’ils déclinent théologiquement sur le modèle de la Terre Promise. La colonie se renforce, mais commence pour elle une période pendant laquelle les ténèbres menacent la lumière. C’est lors d’une de ces vagues que John Winthrop (1588-1649) prononcera son célèbre sermon : « A Model of Christian Charity », plus connu sous le nom de : « La Cité sur la Colline », dans lequel il affirme que les puritains ont un pacte spécial avec Dieu. Peu connu à l’époque, le sermon sera souvent repris dans l’histoire américaine afin d’accréditer la thèse de « la destinée manifeste de l’Amérique ». En tant que gouverneur, Winthrop s’efforcera toujours de tempérer l’intolérance religieuse mise en place rapidement par les congrégations puritaines. La volonté de perfection, de pureté morale et doctrinale, conduira à la persécution des « hérétiques » et prendra une dimension paroxysmique au moment du procès des sorcières de Salem en 1692.

L’intolérance puritaine marque en réalité, non le triomphe du mouvement, mais son déclin assez rapide. Cette période sombre est au centre de la critique que les transcendantalistes adresseront à leurs pères. Ils le feront avec un authentique courage moral et intellectuel. En effet, si dès les années 1640-1650 les communautés puritaines sont déjà en déclin, minées par des tensions internes, des scandales et une concurrence de plus en plus active de la part d’autres mouvements religieux, le mythe d’une Amérique fondée sur des valeurs religieuses garantes de sa destinée providentielle avait encore de l’avenir.

La redécouverte des « Pères Pèlerins » va s’opérer à la veille de la Révolution. Pour la première fois, en 1769, on commémore le débarquement de 1620. Les passagers du Mayflower sont devenus le symbole de la liberté à la veille de l’affrontement avec l’Angleterre. Après la déclaration d’indépendance, le 4 juillet 1776, les puritains retournent dans les brumes de la baie du Massachusetts. Ils n’en ressortiront, pour la conscience nationale, que grâce à un discours de John Quincy Adams (1767-1848), fils du second président des États-Unis, lui-même président de 1825 à 1829. Le ton est pour le moins lyrique : « Les fondateurs de notre race ne sont pas comme les pères du peuple romain tétant les mamelles d’une louve. Vous ne descendez pas d’un mélange écœurant de fanatisme et de sensualité, dont le seul argument est l’épée et le seul paradis un bordel. Point de dieu gothique, point de vandale […], point de bâtard tyran normand n’apparaissent parmi la liste des braves gens qui les premiers posèrent pied sur ce rocher2. »

Ce sont à la fois toute cette histoire et cette mythologie qu’Emerson, Hawthorne, Thoreau, Alcott, Melville pour ne citer que les principaux, vont assumer, parce qu’on ne peut qu’assumer l’histoire, mais aussi la reprendre pour la passer au crible de la critique tout en tentant de la dépasser.

 Le vieux presbytère

Dans l’aventure humaine et intellectuelle des adeptes du mouvement transcendantaliste, le presbytère va incarner à la fois l’attirance et le rejet à l’encontre des premiers puritains. Concrètement, il s’agit du vieux presbytère de Concord, petite ville au nord de Boston. Il a été construit en 1755 par le grand-père d’Emerson (1803- 1882) qui y écrira son essai Nature, en 1836, véritable manifeste du transcendantalisme. À elle seule, la maison est hautement symbolique : elle fait face au petit pont qui enjambe la rivière où ont été tirés, en avril 1775, les premiers coups de feu annonciateurs de la Révolution américaine. La bâtisse, relativement modeste, deviendra le centre de ralliement du mouvement, une sorte de Saint-Germain-des-Prés, mais à la sauce de la Nouvelle- Angleterre, uniquement agrémentée de la légendaire frugalité protestante. Nathaniel Hawthorne et son épouse y passeront quelques années heureuses, de 1842 à 1845, avant de retourner à Boston, puis à Salem.

Nathaniel Hawthorne

Nathaniel Hawthorne

Nathaniel Hawthorne

Presque toute l’oeuvre d’Hawthorne est traversée par un combat pour la vérité, une lutte farouche afin de dénoncer un péché originel que son pays veut oublier, le plus souvent en le magnifiant. Plutôt que de la volonté divine, la Nouvelle-Angleterre est née d’une faute qui réapparaît tout au long de son histoire : la confiscation par la violence d’une terre qui appartient aux Indiens. L’implacable critique de la religion s’explique par la volonté de déconstruire une mythologie qui, jusque dans la Révolution, voit l’aboutissement d’une liberté initiée (inaugurée ?) par les puritains.

Hawthorne dénonce cette historiographie oublieuse de l’agression initiale. Sa protestation atteindra sont point culminant dans la Lettre écarlate3. La triste affaire des sorcières de Salem vient confirmer la faillite d’une théologie dévoyée qui finit dans l’intolérance absolue, le crime et l’absurde. Dans l’Arbre de mai de Merrymount, il écrit : « L’aspect futur de la Nouvelle-Angleterre dépendait de l’issue de cette dispute cruciale. Si les saints hommes à la sinistre figure avaient raison des gais pécheurs, alors leurs esprits embrumeraient le pays tout entier et en feraient à tout jamais une contrée de visages fermés, de dur labeur, d’hymnes et de sermons4. » Ce ne sont pas uniquement les dérives sectaires qu’Hawthorne dénonce, mais aussi la prétention d’une certaine théologie à dire quelque chose de définitif sur Dieu : « Aussi longtemps qu’une âme illettrée aura accès à la grâce, on ne se trompera pas beaucoup, ce me semble, en considérant la plupart des bibliothèques théologiques comme un prodigieux amoncellement de sottises5. » La charge est rude, certainement injuste, mais toute l’oeuvre du glacial Hawthorne est une dénonciation du mensonge, de la violence et de l’utilisation perverse de la religion.

Ralph Waldo Emerson

Ralph Waldo Emerson

Raph Waldo Emerson

Sur ce plan, Emerson n’est pas en reste. Sa critique reprend souvent les mêmes thèmes que celle de son ami Hawthorne, mais elle atteint une dimension théologique supérieure. Après des études de théologie à Harvard, Emerson est ordonné à Boston le 11 mars1829. Très affecté par la mort de son épouse en 1931, deux ans seulement après leur mariage, il prend ses distances avec son Église unitarienne ; l’unitarisme est devenu alors majoritaire à Boston, et il renonce définitivement à son ministère. En juin 1832, il note dans son journal : « Il m’est arrivé de penser que pour être un bon pasteur, il m’est nécessaire de renoncer à mon ministère. » Si la phrase est énigmatique, elle exprime ce qu’Emerson ressentira toute sa vie, à savoir que l’institutionnalisation du christianisme empêche l’expression véritable de la foi biblique.

On retrouve cette critique dans deux de ses plus importants textes théologiques : « Discours aux étudiants en théologie d’Harvard » et « Le dernier repas6 ». Quelle que soit la question traitée dans ces deux textes, Emerson ne se contente pas de régler ses comptes avec la théologie puritaine, abusivement dite calviniste, qui, dans sa dérive, cherche à identifier les signes de l’élection ; c’est en cela qu’elle n’est plus calviniste ; il fustige toutes les formes d’orthodoxie et de ritualisme qui finissent par ne plus connaître le sens de ce qu’elles passent leur temps à répéter. Très proche de la notion de sentiment chez Schleiermacher (1768-1834) et de celle d’expérience telle qu’on la trouve chez Ritschl (1822-1898), Emerson comprend la religion comme une émotion et une sensation qui permettent d’appréhender le monde dans toute son harmonie et sa vérité, ce qui pour l’homme est synonyme de salut. Jésus se caractérise par sa capacité unique à comprendre l’âme du monde, elle l’habite entièrement et, par ses paroles et ses actes, il la révèle aux hommes de tous les temps.

Ce souffle est celui du romantisme qui vient revivifier la rationalité introduite dans la théologie par les Lumières. Emerson a une compréhension passionnée de l’Église, du ministère, de la prédication et de la théologie. Même si son style est loin d’être flamboyant, il parvient, parfois, à un niveau d’expression qui touche à l’émotion poétique à l’état pur. À ce propos, aucun étudiant en théologie ne devrait ignorer le passage consacré à une prédication du pasteur Frog par une glaciale et neigeuse journée. La critique est cruelle, d’autant plus que la « transparence » du prédicateur n’a d’égal que la vacuité de son message7.

Herman Melville

Herman Melville

Herman Melville et Henry David Thoreau

Moins lié à Concord que le reste du groupe, Herman Melville (1819-1891) partage avec les transcendantalistes la même difficulté à assumer l’héritage puritain. Dans le célèbre sermon, au début de Moby Dick, toute la théologie du pittoresque révérend tient en deux phrases : « Toutes les choses que Dieu ordonne, nous les trouvons trop dures, notez-le bien ! Et c’est pourquoi Dieu ordonne plus souvent qu’il ne cherche à persuader. C’est que pour obéir à Dieu, il faut que nous désobéissions à nous-mêmes. »

Henry David Thoreau

Henry David Thoreau

Il est vrai que le roman peut se lire comme une illustration du thème de la désobéissance. Achab incarne à la fois le héros qui lutte contre une force naturelle qui le dépasse totalement, mais aussi un fou qui ose provoquer Dieu. Dans le texte anglais, la baleine Moby Dick est désignée par un the masculin, parfois par un it qui la fait retourner à sa condition animale, mais aussi par un thou de souveraineté, elle devient alors le Dieu tout puissant8.

On comprend mieux la lettre de Melville à Hawthorne du 17 décembre 1851 : « C’est un livre méchant que je viens d’écrire et, tel l’agneau pascal, je me sens blanc comme neige. » Bien au-delà du roman d’aventure, Moby Dick repose la question du mal et de la suffisance des hommes qui se croient les élus du Seigneur. En utilisant le texte biblique comme une toile, Melville peint un Dieu de colère qui finit par tout emporter sans même laisser la moindre trace de la souffrance des hommes lorsque la mer se referme et redevient calme.

Le rejet de l’héritage puritain ne conduit pas les transcendantalistes à l’athéisme. Au contraire, ils se font les chantres d’une foi comprise comme une communion totale avec l’âme du monde immédiatement accessible dans la nature.

Henry David Thoreau (1817-1862) est un parfait exemple de cette spiritualité. Il vivra son protestantisme sans jamais mettre les pieds dans une Église, mais à en croire Emerson : « Il était un protestant né, un protestant à outrance, qui n’a jamais renoncé à sa soif de savoir afin de répondre à un appel bien plus vaste : l’art de vivre bien9. »

Louisa May Alcott

Louisa May Alcott

Louisa May Alcott

Louisa May Alcott (1832-1888) fait figure d’exception. Son célèbre roman Les quatre filles du docteur March (il s’agit en fait du révérend March) ne propose pas seulement une galerie de beaux portraits psychologiques, ni la chronique de la vie d’une famille modeste dans le Massachusetts. Les valeurs puritaines et celles du Nord s’entrecroisent dans le récit. Le père, pasteur, a passé l’âge de dormir sur les champs de batailles, mais son engagement en faveur de l’abolition de l’esclavage le pousse à reprendre du service comme aumônier de l’armée nordiste. Sur cette toile de fond, l’histoire montre que même dans l’adversité, la guerre, la pauvreté et la maladie, une foi inébranlable et une moralité parfaite permettent de vivre une vie heureuse. Il s’agit d’une conception de l’existence entièrement basée sur la confiance en l’amour et la miséricorde de Dieu. Reste qu’une telle conception n’a pas toujours évité de tomber dans une théologie de la rétribution avant de sombrer, un peu plus tard il est vrai, dans un immanentisme où Dieu se confond avec les péripéties de la vie quotidienne.

 La Nature et l’Âme du Monde

Emerson et ses amis n’ont jamais prétendu à l’originalité ; ils se reconnaissent comme les héritiers d’un idéalisme, mais fortement teinté de romantisme, le romantisme américain étant alors la version la plus tardive du courant né en Allemagne dans les années 1770-1780. Quelles qu’en soient les variantes, il s’agit d’une théorie de la connaissance qui aurait la capacité de percevoir l’idée, le principe, au-delà de sa manifestation physique.

Le transcendantalisme se caractérise aussi par sa grande ouverture à la spiritualité, il ne fait pas de la rationalité la condition d’une juste connaissance, il croit aux miracles qui, justement, révèlent l’essence fondamentale en intervenant dans un ordre naturel qui, parfois et surtout pour le matérialiste, fait écran au principe spirituel. Dans une conférence donnée en décembre 1841, puis au Temple maçonnique de Boston en janvier 1842, Emerson présente sa définition du transcendantalisme. Elle ne manque ni d’intérêt ni de surprendre : « Cette façon de penser, lorsqu’elle a rencontré les temps romains, a donné les stoïciens ; quand elle a rencontré les temps despotiques, elle a fait les patriotes… ; quand elle a rencontré les temps superstitieux, elle a fait des prophètes et des apôtres ; en rencontrant les temps papistes, elle a fait les protestants et les moines ascètes, les prédicateurs de la foi contre les prédicateurs des œuvres ; en rencontrant les temps favorables aux prélats, elle a fait les puritains et les quakers ; et enfin, en rencontrant les temps unitariens et mercantiles, elle a fait ces nuances particulières d’idéalisme que nous connaissons aujourd’hui10. »

Thoreau, intime de la famille Emerson, apportera sa touche personnelle au mouvement en allant vivre pendant plus de deux ans dans une cabane en rondins près de Walden Pond. Il choisit la date symbolique du 4 juillet 1845, jour de l’Indépendance, pour revendiquer une liberté absolue. Il veut vivre au plus proche de la nature en ne se conformant qu’à ses lois supérieures. Il ne s’agit pas de faire l’expérience de la solitude car, tel un nouvel anachorète des grands lacs, il se rendra souvent à Concord pour se ravitailler et visiter ses amis. On peut comprendre l’expérience comme une contestation de tout ce qui est inutile à la vie véritable. Dans son livre fleuve : Walden ou la vie dans les bois, il raconte comment, au contact de la nature, l’homme peut se renouveler et prendre conscience de la nécessité de régler toute action et toute éthique sur les rythmes des éléments.

Cette méditation se transforme souvent en sévère critique du monde occidental, ce qui fera de son livre un manifeste de l’écologie. Dans son journal, il écrit encore : « Un peu partout en Grande-Bretagne, on découvre des vestiges romains, leurs urnes funéraires, leurs campements, leurs routes, leurs demeures, mais au moins la Nouvelle-Angleterre n’est pas bâtie sur des ruines romaines. Nous ne devons pas poser les fondations de nos maisons sur les cendres d’une civilisation antérieure11. »

Il n’est pas toujours évident de bien comprendre ce qu’Emerson et les transcendantalistes entendaient par « nature ». Au début du chapitre consacré à la beauté, dans l’essai Nature, Emerson remarque que les Grecs appelaient le monde cosmos : la beauté. Certes, il est possible de traduire cosmos par beauté, mais le mot exprime plus exactement l’idée d’un ordonnancement parfait, d’une harmonie totale. La nature sert un des plus nobles besoins de l’homme, à savoir la beauté. Il ne s’agit pas ici d’une apparence, d’une plastique, mais de l’émanation du principe spirituel qui en est à l’origine.

Cette idée, assez complexe, prend encore un autre relief lorsque le philosophe l’applique à la théologie et au fait religieux : « Pourquoi n’aurions-nous pas une poésie et une philosophie de pénétration plutôt que de tradition, ainsi qu’une religion qui soit une révélation, non l’histoire de la religion des pères ? » Il faut bien admettre que la question posée par Emerson ne manque pas de pertinence ; il est même possible qu’elle soit la question qui est encore et toujours posée à la théologie.

Suivant cette ligne, la nature et l’art se confondent grâce à l’élément spirituel qui fait qu’ils sont compris comme acte créateur. La production d’une œuvre d’art jette une lumière sur le mystère de l’humanité. De même, le langage est une émanation de la nature qui devient le véhicule de la pensée. Les mots sont des signes des faits naturels. Les faits naturels particuliers sont les symboles de faits spirituels particuliers et ainsi la nature devient le symbole de l’Esprit.

Sans entrer dans l’analyse de cette théorie, il est intéressant de noter que, suite à une certaine lecture de la Bible, une grande partie de la tradition théologique voit dans le processus d’humanisation une rupture avec la nature, l’agent principal en étant justement le langage.

Martin Johnson Heade, Coucher de soleil. Photo Wikimedia commons

Martin Johnson Heade, Coucher de soleil. Photo Wikimedia commons

Côte Est, Côte Ouest ?

Les transcendantalistes ont tenté d’assumer un héritage, principalement religieux, tout en le dépassant. Ils n’ont pas hésité à contester l’historiographie officielle d’une jeune nation, un récit des origines sans péché, qui allait alimenter le « Rêve américain ». Ce faisant, ils ont largement contribué à l’émergence d’une culture américaine enfin émancipée de la mère patrie et de la vieille Europe. Si la nature tient une place centrale dans leurs romans, leurs essais ou leurs expériences, c’est qu’elle apparaît comme menacée par le désir de toute puissance des hommes de leur époque, le matérialisme et l’industrialisation. La nature est le symbole de la liberté et, paradoxalement, le deviendra de plus en plus, mais en migrant vers la notion de « grands espaces ». Depuis 1849, la Conquête de l’Ouest produit une nouvelle mythologie complémentaire, ou venant se substituer à la première. On peut aussi voir dans le transcendantalisme, la volonté de ne pas assimiler et confondre toute l’Amérique avec le Far West.

 

1 Henry James, Les Bostoniennes, Éditions Denoël, 1953, p. 9.

2 William Bradford, Histoire de la colonie de Plymouth. Chronique du Nouveau Monde (1620-1647), Labor et Fides, 2004.

3 Roman le plus célèbre de Nathaniel Hawthorne, publié en 1850.

4 Nathaniel Hawthorne, Contes et Récits, Imprimerie nationale, 1996, p. 60.

5 Ibid., p. 474.

6 Ralph Waldo Emerson, Discours aux étudiants en théologie de Harvard, suivi de Le dernier repas, traduit, préfacé, établi et annoté par Raphaël Picon, Éditions Céline Défaut, Nantes, 2011.

7 Ralph Waldo Emerson, Discours aux étudiants en théologie de Harvard.

8 Interview de Camille Tolédo, Melville, Moby Dick, Éditions Flammarion, 1989, mise à jour en 2012.

9 Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau, 9 mai 1862, publié dans l’Atlantic Monthly la même année.

10 Ralph Waldo Emerson, Essais, traduits par Anne Wicke, Michel Houdiard éditeur, Paris 2010.

11 Henry David Thoreau et Ralph Waldo Emerson, Correspondance, Éditions du Cendre, 2013, p. 211.

 

A lire l’introduction au cahier de Marie-Noële Duchêne: “Les États-Unis et la religion

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