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Alter, d’Emmanuel Saulnier Chinon 2013

280_Juin2014-14En 1321, cent soixante juifs, hommes, femmes et enfants sont brûlés vifs à Chinon, « la fleur du jardin de France », un siècle avant que Jeanne d’Arc n’y rencontre le futur Charles VII pour l’enjoindre de reconquérir son royaume. Plus au sud, en Aquitaine, d’autres massacres de juifs ensanglantent le pays. On les accuse de payer les lépreux pour favoriser la contamination des chrétiens en empoisonnant les sources et les fontaines.

Près de 700 ans plus tard, à l’instigation d’un médecin parisien, après quinze ans d’efforts et d’hésitations, avec le soutien déterminant de la Fondation de France et de Eternal Network, commanditaire et producteur d’art contemporain, Chinon s’engage à porter témoignage de ce carnage tourangeau et à rappeler ainsi la présence de la communauté juive médiévale de la ville qui représentait peut-être alors entre 5 et 10 % de sa population.

Ni édification d’un mémorial, ni déclaration de repentance dans l’intention de reconquérir ce passé tragique. Mais la volonté de restituer la part devenue invisible de l’Histoire, trouver la place de l’absent, la présence de celui que le crime puis l’oubli ont définitivement condamné et anéanti. C’est vers l’artiste et sculpteur Emmanuel Saulnier que Chinon se tourne. Après un premier projet qui aurait occupé le sol d’une place de la ville en le semant de cent soixante disques de bronze, le choix final se pose sur une œuvre intime et pourtant spectaculaire, d’une extraordinaire fragilité matérielle et d’une abstraction transcendante. Alter est le fruit d’une longue maturation, le témoignage du cheminement secret mené dans l’atelier et qui conduit du travail de l’esprit à la naissance de l’œuvre d’art. Imaginée au commencement comme un unique corps abstrait de verre à taille humaine, elle fait place au fil du temps à deux effigies jumelles composées de sphères de verre soufflé, l’une emplie d’eau pure, l’autre emplie d’encre, chacune surmontée d’un balancier, fragilité immanente de l’équilibre juste, reposant sur la perfection d’une forme réunissant les trois éléments, la terre, le feu et l’eau. Transparence du cristallin répondant à une nuit d’encre, indissociable altérité. Emmanuel Saulnier écrit : les deux corps de verre provenaient de deux moments de soufflages, équivalents mais distincts. Ces « deux pièces en une » entretenaient une énigme vive et recelaient une énergie particulière qui les traversait de part en part.

D’abord déposée dans la collégiale Saint-Mexme, désacralisée depuis la Révolution, environnée de vestiges de fresques contemporaines du massacre, illuminée par les vitraux d’un artiste majeur du XXe siècle, Olivier Debré, l’oeuvre prendra sa place définitive au musée d’Art et d’Histoire de Chinon en 2014. Elle y acquerra toute sa mesure de commande mémorielle. Matériau d’absolu raffinement, projection d’un art de la subtilité opposé à la barbarie des faits, Alter médite sur l’insuffisance de nos opiniâtretés à retrouver l’empreinte et le sens du passé. Écho de notre aspiration à dévoiler le temps et substance de l’incommunicable, elle est l’art fait d’Histoire, l’œuvre née d’innocents immolés, comme tant d’autres, jetés vivants dans un brasier surgi de la peur qui engendre la haine. Minérale et fluide, de ses deux corps qu’une maladresse briserait, Alter sépare la lumière des ténèbres et les fait se répondre dans cette mélancolie du premier jour biblique où la mort n’était pas. Ses balanciers de verre aspirent à une justice sans limites.

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À propos Thierry Jopeck

Thierry.Jopeck@evangile-et-liberte.net'

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