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Travailler moins pour gagner plus !

Elle est bien gênante cette parabole des ouvriers de la onzième heure. Car elle prétend que l’on peut payer autant celui qui travaille depuis le matin et celui qui n’a pu être embauché qu’à la onzième heure. On ne peut donc plus : «Travailler plus pour gagner plus» !

Elle est bien gênante cette parabole des ouvriers de la onzième heure. Car elle prétend que l’on peut payer autant celui qui travaille depuis le matin et celui qui n’a pu être embauché qu’à la onzième heure. On ne peut donc plus : « Travailler plus pour gagner plus » !

Mais heureusement la lecture allégorique nous sauve de cette embarrassante situation. D’origine grecque, elle consiste à dire que le sens caché de l’histoire se trouve dans un jeu de correspondances. Dans notre cas, le maître de la vigne, c’est Dieu, les vignerons ce sont les disciples, l’ouvrier de la première heure est celui qui s’est converti dès le début. Celui de la onzième heure s’est converti à la dernière minute ; mais il touche le même salaire que les autres, c’est-à-dire le salut éternel. Ouf ! Nous aussi nous sommes sauvés, car il n’est plus question de donner un plein salaire à celui qui n’a presque rien fait. Le sens de l’histoire n’est plus à chercher dans la réalité sociale mais dans le ciel. Les pères de l’Église, suivant les Alexandrins Philon et Origène, ont beaucoup utilisé l’explication allégorique et après eux les commentateurs chrétiens, jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs. Cela permettait, et permet encore, de contourner bien des difficultés.

Malheureusement, le milieu juif, au sein duquel vivait Jésus, n’utilisait pas cette manière de s’exprimer, venue de la culture grecque. Elle était bien répandue dans le judaïsme alexandrin, mais pas encore à Jérusalem ou en Galilée. Cependant les auteurs des évangiles eux-mêmes expliquent parfois les paraboles par des allégories (par exemple celle du semeur), tellement ils étaient gagnés par la culture grecque. Mais l’époque des évangélistes (70-100 après J-C) n’est pas celle où Jésus s’exprimait. Nous devons donc revenir à une lecture plus littérale et redescendre un peu sur terre.

Jésus, en faisant remarquer que celui qui n’a pu trouver du travail qu’en fin d’après-midi, peut bénéficier du même salaire que celui qui a été embauché dès le matin, aborde en fait la difficile articulation entre la justice et la solidarité. Il veut montrer que le vieux principe grec, mais admis aussi dans le judaïsme : « À chacun selon son mérite » ne représente pas les vertus du Royaume de Dieu. En avance sur son temps, Jésus montre ici qu’une justice stricte, bien huilée, ne peut pas conduire au bonheur de tous, à une société fraternelle, parce qu’elle délaisse ceux qui ne sont pas en état de mériter ce dont ils ont besoin. En effet, c’est sans doute parce que ceux de la onzième heure n’étaient pas très costauds, ou pas très attirants, qu’ils n’ont pu être embauchés que si tardivement. Jésus bouscule ici les principes de justice de son époque. Ces principes doivent être, selon lui, heurtés par la solidarité que nous devons à ceux qui n’ont pas trouvé suffisamment de travail pour vivre décemment.

Évidemment, cette justice bousculée fait des jaloux de la part de ceux qui ont travaillé à temps plein et supporté toute la chaleur du jour, pour ne pas gagner plus que l’ouvrier arrivé sur le tard. Toutes les époques se ressemblent : aujourd’hui encore nous entendons ramper cette jalousie : pourquoi s’occuper de tous ces gens-là qui ne veulent pas travailler ? Comment se fait-il que je gagne à peine plus qu’eux ? Il est vrai que l’amour, à la base de la mise en œuvre de la solidarité, est souvent injuste, sinon injuste par nature. Mais c’est précisément là que réside le message central de Jésus : pratiquez l’amour jusqu’à être injuste, jusqu’aux limites tolérables de l’injustice. Faites des exemples, comme celui de ce généreux maître de la vigne ; et vous verrez que la justice avancera, obligée d’intégrer, tous les jours un peu mieux, les vertus de l’amour injuste.

Remarquons bien que le maître de la vigne n’a rien fait d’illégal, et il donne bien aux ouvriers de la première heure la pièce d’argent convenue. L’injustice en question provient surtout de la jalousie des hommes. Le Royaume de Dieu est un pays où il n’y a plus de jaloux et plus de laissés pour compte.

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À propos Henri Persoz

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est un ingénieur à la retraite. À la fin de sa carrière il a refait des études complètes de théologie, ce qui lui permet de défendre, encore mieux qu’avant, une compréhension très libérale du christianisme.

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