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Science et métaphysique : quel rapport ?

En novembre dernier, Louis Pernot nous proposait un « Cahier » sur le thème « science et foi » (No 203). Hélène Koehl, mathématicienne et théologienne, poursuit cette réflexion en analysant les relations entre la science et la métaphysique.

Les dernières avancées de la science, que ce soit dans le domaine de l’astronomie, de la physique nucléaire ou de la biologie, ne font pas exception à la règle. Elles portent le débat sur le terrain métaphysique et spirituel. Quoi de plus naturel, puisque tout bouleversement de la perception du cosmos ou de l’homme, de l’espace ou des particules élémentaires, implique un réajustement de l’univers culturel. Pourtant les relations entre science et métaphysique sont le plus souvent passionnelles. La raison du conflit est généralement confusionnelle. Il est reproché au scientifique de valider le matérialisme scientifique ou, à l’inverse, il est soupçonné de partialité ou de dérive idéologique, lorsqu’il use de son droit légitime de participer aux débats sur les implications philosophiques et métaphysiques des découvertes scientifiques, même quand il est lui-même impliqué dans celles-ci. 

Pour situer le problème, je prendrai exemple du débat sur l’origine de la vie. Albert L. Lehninger, dans les dernières pages d’un ouvrage trentenaire qui fait toujours référence (Biochemistry, 1977), s’interroge : « Comment les premières cellules – la première “structure” vivante – se sont-elles formées à partir des molécules organiques ? ». Il remarque avec enthousiasme que, désormais, ces questions ne sont plus réservées aux « spéculations de salon ». Mais sa question même est marquée par ses convictions de chercheur. Le métaphysicien qui sommeille en lui croit à l’organisation autonome de la matière, au motif que les expérimentations physiques et chimiques laissent entendre que « les organismes vivants seraient une conséquence inévitable de l’évolution de systèmes de molécules organiques dans des conditions physiques appropriées ». Spéculations contre spéculations, les créationnistes ont alors beau jeu de se prévaloir de l’imprévisibilité des mutations génétiques pour nier l’existence d’un ancêtre commun aux principales formes de vie sur la terre. Dans l’un et l’autre cas, un parti pris idéologique conduit à se recommander de la rigueur des sciences expérimentales pour militer pour une thèse engagée. Au passage subreptice de la frontière, les conjectures scientifiques sont devenues des certitudes non négociables. La tentation est d’autant plus irrésistible que la frontière entre ces domaines, pourtant disjoints, est floue. 

Pour prévenir les dérives autant que pour préparer le terrain d’une fructueuse émulation interdisciplinaire, il est donc sage de commencer par clarifier la distinction entre le domaine des sciences expérimentales et celui de la réflexion philosophique. L’opération est délicate, à l’instar de ce que les premiers chapitres de la Genèse expliquent de la rapidité avec laquelle la confusion reprend le dessus sur le patient travail de création, qu’il consiste à distinguer le jour de la nuit, le sec de l’humide, ou tout autre à l’avenant. 

Physique et biologie sont fondamentalement des sciences de l’observation et de l’expérimentation. Elles le demeurent, quel que soit le degré de sophistication atteint par les méthodes modernes. Divers domaines de la réflexion humaine sont à leur disposition pour proposer des méthodes d’approche, des mises en équation, des modèles de représentation, qui permettent une systématisation, une généralisation, ouvrant elles-mêmes de nouveaux domaines à l’investigation et de nouvelles pistes méthodologiques. Ainsi s’édifie un échafaudage dont la matière, donnée, est classée, différenciée, répertoriée, puis agencée, à la manière de ce que les anciens appelaient tour de Babel : un édifice fragile et passionnant, en perpétuelles rénovation et mutation, qui rassemble autant qu’il divise, qui permet de communiquer et de confronter, qui mène toujours, d’une façon ou d’une autre, à une question qui le dépasse, qui peut toujours se dire en termes de transcendance et que d’aucuns appelleront la question de Dieu.

La matière est la raison d’être et la finalité des sciences expérimentales. Les résultats obtenus et les théories auxquelles ils donnent lieu dépendent de l’observation et de la précision des instruments de mesure. Les vérités scientifiques sont donc toujours fonction d’un facteur d’approximation. Celui-ci est incontournable. 

Par les observations qu’elles permettent et les théories qu’elles élaborent, les sciences expérimentales contribuent à ouvrir le champ de la réflexion humaine aux penseurs et aux systématiciens. Ils peuvent puiser librement dans l’arsenal méthodologique qu’offrent les avancées de la lecture scientifique de l’univers et de l’homme. Ils en ont non seulement la liberté, mais le devoir, car l’évolution des métalangages scientifiques appelle au réajustement des cohérences du dire. Le travail est vaste et les crises inévitables, lorsque les sciences changent de modèle, à l’exemple de la biologie qui est passée d’une approche de l’homme comme corps, âme et esprit au séquençage de l’ADN. Quand l’homme est un génome, et que les neurosciences se penchent sur la chimie de l’intelligence, que devient le souffle vital ? Le philosophe, comme le dogmaticien, a besoin qu’on lui accorde l’entière liberté de proposer, qu’on lui reconnaisse le droit d’imaginer avec ses propres codes et son poids d’homme pétri d’a priori, parce que la philosophie est indissociable du philosophe, de même que l’histoire est indissociable de l’historien. 

Pour autant, les implications strictes, philosophiques ou métaphysiques, des découvertes scientifiques relèvent du seul domaine de la traduction et de la transcription. Par exemple, la connaissance scientifique de l’univers convainc que Dieu n’habite pas dans le ciel, mais elle ne dit rien sur le « lieu » de Dieu. La question de savoir si Dieu a un « lieu » est d’ordre philosophique ; elle est indécidable scientifiquement ; la réponse à lui apporter relève d’un choix : l’existence d’un « lieu » de Dieu peut être admise comme postulat, ou rejetée, ce que font de fait les auteurs bibliques qui ne cessent de proclamer que Dieu n’est pas où il est censé habiter. Plus en amont, la question même de l’existence de Dieu relève de l’axiomatique du philosophe, alors qu’elle est une hypothèse inutile en science. 

S’il est essentiel de bien distinguer les sciences expérimentales et les théories qui s’y rattachent, de la production philosophique, voire dogmatique, qu’elles sont susceptibles d’induire, il faut aussi se garder de la tentation d’absolutiser, de dogmatiser les résultats scientifiques, car les faits admis par l’ensemble de la communauté scientifique le sont par consensus, non parce qu’il s’agit de « vérités ». Même en mathématiques, « la véracité d’un texte sera établie par le consensus de la communauté qui cherchera par tous les moyens à le détruire » (Jacques Vauthier, Lettre aux savants qui se prennent pour Dieu, 1991). Le mathématicien Alain Connes ajouterait que « la plupart des énoncés “vrais” ne sont pas démontrables » (Les dossiers de La Recherche n° 20, 2005). 

Si le croyant est libre d’admirer l’œuvre de Dieu dans la création, le scientifique est libre de s’y promener à loisir. Tout est matière, tout est sujet d’étude. La question de l’usage est un tout autre sujet ! Dans le domaine de la science, toute remise en question a son intérêt et vaut d’être considérée, sans préjuger de la réponse ou des réponses à lui apporter. D’où qu’elle vienne, et le monde scientifique lui-même n’est pas exempt de ces travers, une attitude rigide et dogmatique qui mettrait ce principe en cause relèverait de l’idolâtrie. Aucune théorie ne peut être décrétée intouchable, sacro-sainte à la manière d’Ésaïe 65,5, puisqu’elle ne peut être que provisoirement normative. Toute nouvelle proposition de réponse est une incitation à la réflexion, à condition de ne pas se présenter elle-même comme définitive. 

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