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Relire Noces d’Albert Camus

Elisabeth Jas nous invite à (re)lire ces textes euphoriques qui célèbrent la joie de vivre. La communication entre l’homme et la nature prend alors une dimension presque mystique où les dieux de l’écrivain sont les éléments naturels, la terre, le ciel, la mer, le vent, la lumière solaire.

C’est tout récemment que j’ai découvert, pour ainsi dire senti, grâce aux conférences de France culture l’été dernier, un autre Camus. C’est-à-dire très différent de celui que l’enseignement scolaire m’avait apporté : par exemple avec le Camus de L’étranger ou de La peste. Je n’oublie certes pas le héros meurtrier de son premier roman qui, avant son exécution, s’ouvre pour la première fois « à la tendre indifférence du monde » et qui, à la fin de son procès, se souvient subitement de vrais bonheurs lumineux et profonds : « J’ai été assailli des souvenirs d’une vie qui ne m’appartenait plus, mais où j’avais trouvé les plus pauvres et les plus tenaces de mes joies : des odeurs d’été, le quartier que j’aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes de Marie. » Il y avait là déjà cette part inaltérable, pour ainsi dire indéfectible, du soleil qui est, probablement, le véritable héros de l’œuvre camusienne. Mais la lecture de Noces me révèle chez Camus une vulnérabilité, une capacité à ne pas figer les choses… avec l’inconfort que cela entraîne… Rien de cassant ou de définitif…

J’ai lu L’Envers et l’Endroit, Noces surtout…

J’ai été séduite par la description des paysages de Toscane, du petit port près d’Alger, par l’expression d’une pensée non dogmatique, par la capacité à être sensible à l’injustice tout en étant imprégné par la beauté du monde… Double fidélité : à la nature, aux humains : « Parce que la beauté isolée finit par grimacer… »

« Les apparences sont belles, mais elles doivent périr ; il faut donc les aimer désespérément… » Si loin ici du discours convenu sur les apparences trompeuses dont il faudrait se méfier !

Et puis cette humilité qui fait dire : « J’apprends qu’il n’est pas de bonheur surhumain, pas d’éternité hors de la courbe des journées. Ces biens dérisoires, ces vérités relatives sont les seules qui m’émeuvent… les autres, les idéales, je n’ai pas assez d’âme pour les comprendre… » Cette modestie, encore : « On vit avec quelques idées familières, deux ou trois. Au hasard des mondes et des hommes rencontrés, on les polit, on les transforme. Il faut dix ans pour avoir une idée bien à soi, dont on puisse parler. Naturellement, c’est un peu décourageant. Mais l’homme y gagne une certaine familiarité avec le beau visage du monde. » Ce Camus de la quête d’un accord avec le monde offert cite en tête du Mythe de Sisyphe ces mots du poète grec Pindare, cinq siècles av. J.C. : « Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible ! » C’est bien lui qui avait déjà écrit dans Noces : « S’il y a un péché contre la vie, ce n’est peut-être pas tant d’en désespérer que d’espérer une autre vie, et se dérober à l’implacable grandeur de celle-ci. » À Tipasa, je vois équivaut à je crois…

Me parle et m’émeut alors cette manière à lui de dire un espoir toujours possible à travers les promesses d’un printemps au cœur de l’hiver algérien : « Savoir qu’en une seule nuit, une seule nuit froide et pure de février, les amandiers de la vallée des Consuls se couvriraient de fleurs blanches… »

Noces a été et reste pour moi la rencontre avec une atmosphère singulière dont les accents lyriques bouleversent et colorent ma mémoire. On peut relire Noces. Un livre unique. Il me plaît qu’il s’oppose si obstinément et dans la joie à l’absurde, aux aliénations et répudiations de nos existences trop souvent blessées par des nuits incompréhensibles et sans étoiles : « Ce divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor, c’est probablement le sentiment de l’absurdité. » (Le mythe de Sisyphe). Là, ce n’est pas le divorce, mais ce sont les noces de l’homme avec le soleil, la terre et la mer, « le silence énorme de midi », « le beau cri de pierre », « l’été qui bascule », où vibre la « parenté du monde » et « une entente amoureuse de la terre et de l’homme ». Un art de vivre au présent « comme un sanglot de poésie »…

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