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Prier, pour quoi faire ?

La question mérite d’être posée, fût-ce sous cette forme abrupte. Philippe Vollot est choqué lorsqu’un célébrant nous invite à prier pour nous et pour les autres, tant cette pratique lui paraît peu chrétienne. Quelle que soit la sincérité de cette démarche, elle nous ramène involontairement à la conception bien peu évangélique d’un Dieu tout-puissant que l’on veut à notre service.

Chaque dimanche, dans la plupart des temples et des églises, l’officiant croit bien faire, lors de la prière dite d’intercession, d’une part en présentant au Seigneur un panel des guerres ou des catastrophes naturelles sous les feux de l’actualité, et d’autre part en évoquant les souffrances et difficultés rencontrées par les êtres qui nous sont chers.

Pour moi, cela revient à nier l’omniscience de Dieu ou pire, à estimer devoir appeler son attention sur tel ou tel malheur, de crainte qu’il en oublie, compte tenu de leur abondance. Et c’est de plus croire qu’une prière centrée par nos soins sur des sujets identifiés, partagée par le plus grand nombre, pourrait faire le poids auprès d’un Dieu partiellement amnésique, mais matériellement tout-puissant.

Pense-t-on vraiment que c’est en fonction du nombre de ceux qui prient et de leur ferveur que Dieu offrirait la paix aux peuples en guerre ou de la nourriture aux affamés ? La guerre, ce sont les hommes qui la déclenchent et donc qui peuvent l’arrêter ; la faim dans le monde est la conséquence des relations d’inégalité entre pays riches et pays pauvres. En ce sens, la prière d’intercession classique est une déresponsabilisation de l’être humain et me semble frappée du sceau de l’aliénation dans la mesure où elle permet essentiellement d’éviter de prendre les choses en main en s’en remettant au Seigneur.

Et dans cette hypothèse, que deviennent les victimes des guerres oubliées, que deviennent les êtres pour lesquels on n’a pas très envie de prier parce qu’on ne les aime guère, et que deviennent ceux pour lesquels personne ne prie ? Dieu resterait-il insensible à leur malheur ?

Pense-t-on vraiment que si un être cher est gravement malade, Dieu peut le guérir, mais qu’il attend qu’on l’ait prié avec suffisamment d’insistance ? Dieu pourrait-il rester impassible et laisser mourir cet être cher au motif que l’on aurait pas prié assez bien, assez souvent ou assez nombreux ?

Gardons-nous de cette foi conventionnelle qui prétend que si nous demandons quelque chose en priant, nous l’obtiendrons. Car ce catalogue lancinant des demandes collectives et individuelles, en se voulant exhaustif, est en réalité bien exclusif. Il n’est surtout qu’une illustration d’une théologie des œuvres, comme si la prière avait, de par sa sincérité et sa répétition, un quelconque mérite auprès du Seigneur qui nous le rendrait bien en nous donnant satisfaction.

Et pourtant le Christ lui-même, dans les Évangiles de Matthieu (Mt 6,7-13) et de Luc (Lc 11,1-4) nous met en garde : « En priant, ne multipliez pas de vaines paroles comme les païens, qui s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. Ne leur ressemblez pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant même que vous le lui demandiez. »

Personnellement, je crois que Dieu connaît les souffrances de chaque être humain et les partage. Notre Dieu d’amour nous a créés libres, y compris libres de choisir entre le bien et le mal (Dt 30,20). Cette liberté qu’il nous a donnée exclut qu’il intervienne physiquement dans nos existences. Il agit spirituellement dans le monde, mais ne peut agir matériellement sans nos cœurs et sans nos mains. Il n’est pas un dieu païen qu’on prie pour qu’il nous rende service. Il est une toute puissance d’amour, à l’image de Jésus-Christ qui s’est fait serviteur de chaque être souffrant rencontré.

Voilà pourquoi je partage pleinement ces heureuses formulations des pasteurs Wilfred Monod « la prière exauce Dieu » et Laurent Gagnebin « c’est Dieu qui nous prie ». Car si nous avons besoin de Dieu spirituellement, Dieu a besoin de nous pour faire avancer son Royaume sur cette terre.

C’est également ainsi que j’interprète la prière dominicale, la seule d’ailleurs que Jésus nous ait recommandée dans les passages précités des évangiles : il nous appartient de sanctifier le nom de Dieu, de faire avancer son règne, de faire sa volonté, de partager avec Lui le don du pain quotidien et du pardon des offenses.

Prier, c’est rencontrer au plus intime de soi-même une présence autre, « notre Père », qui nous écoute, nous comprend, nous juge avec bienveillance et nous conseille en nous décentrant de nous-mêmes, qui ne nous protège pas matériellement en nous laissant dans une dépendance infantile, mais qui nous appelle en permanence à une maturité spirituelle.

Je fais le vide en moi pour accueillir Dieu, pour le louer, pour exprimer aussi ma repentance. Et ce ressourcement permet d’aller toujours de l’avant. Tout sauf un rite enfermé dans des temps réguliers, séparés et précis. Je peux me recueillir le matin, le soir, lors des moments heureux de la journée, avec ou sans mots pour crier ma reconnaissance au Seigneur, pour chercher dans le dialogue avec lui le discernement indispensable de sa volonté.

Dans la prière, il faut s’oublier soi-même pour se dépasser, pour chercher à s’améliorer avec l’idée d’une transcendance, de quelque chose d’inexplicable qui est au-delà de nous et qui nous dépasse, pour comparer l’idéal de ce que je voudrais être avec la réalité.

C’est en ce sens que je partage la recommandation de l’apôtre Paul dans sa première Épître aux Thessaloniciens (1 Th 5,17) : « Priez sans cesse. » Le mot correspondant à prière en hébreu n’est-il pas « dabar », ce seul mot liant étroitement la parole et l’action ?

Mais au fait, à quoi sert la prière ? À rien si on en attend la satisfaction d’une demande matérielle. À tout si elle est réellement pour nous invitation à l’écoute (« Écoute, Israël ! ») de cette voix intérieure qui nous appelle en permanence, de ce murmure doux et léger perçu par le prophète Élie dans le 1er livre des Rois (1 R 19,11-13).

La prière, c’est vouloir entrer en communication avec Dieu, nous ouvrir à sa présence et à son Esprit. Alors, Il peut nous offrir réconfort et compréhension et nous guider. En ce sens, certaines prières peuvent être exaucées. Non parce que le Seigneur serait intervenu dans nos vies, mais parce que nous aurons reçu de Lui ce réconfort, cette compréhension, ces conseils, et que nous aurons orienté nos vies en conséquence. L’utilité de la prière est cette énergie spirituelle, cette plénitude qu’elle nous donne, cette expression intérieure de nos interrogations et de notre amour qui peut changer notre comportement dans la vie.

Dans l’évangile de Luc (Lc 11,13), le Christ nous promet que nous obtiendrons par la prière non pas des dons matériels, mais l’Esprit Saint ; et dans son Épître aux Philippiens (Ph 4,7), l’apôtre Paul nous recommande certes de faire connaître à Dieu toutes nos demandes, et ne nous promet pas leur satisfaction, mais que « la paix de Dieu gardera nos cœurs et nos pensées en Jésus-Christ ». Enfin, dans son Épître aux Galates (Ga 5,22), Paul nous cite les dons de l’Esprit que nous pouvons attendre de Dieu : l’amour, la joie, la paix, la douceur, la patience, la maîtrise de soi.

Ce sont les seuls dons que nous pouvons recevoir en ouvrant notre cœur, en nous mettant dans un moment d’intimité avec Dieu, de communion, de rapprochement où l’on est dans le dialogue avec Lui.

Prier, ce n’est pas demander à Dieu d’agir à notre place ou pour nous, mais c’est chercher à s’unir à lui pour bénéficier de son pardon, de sa libération, de son dynamisme de joie, de paix et d’amour, c’est simplement se laisser transformer par Dieu.

Je donnerai en conclusion la parole à Saint-Augustin qui écrit dans son explication du Sermon sur la Montagne : « On peut d’ailleurs se demander si la prière consiste en paroles ou en mouvements de l’âme. Pourquoi prier si Dieu connaît par avance nos besoins ? L’intention de la prière apaise et purifie le cœur, et le dispose à accueillir les dons que Dieu répand en nous. Dieu ne nous exauce pas parce qu’il désire être prié, il est toujours prêt à nous donner sa lumière, non pas sa lumière visible, mais celle de l’intelligence et de l’Esprit. C’est nous qui ne sommes pas toujours prêts à l’accueillir. La prière tourne nos cœurs vers Celui qui est toujours prêt à donner si nous savons lui faire accueil. »

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À propos Philippe Vollot

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Prédicateur laïque de l’Eglise Protestante Unie, Philippe Vollot 15, bien que retraité du ministère de l’Intérieur depuis 2015, conserve des responsabilités syndicales dans les différents secteurs de cette administration (préfectures, Police nationale) et est en contact notamment avec la Ligue des Droits de l’Homme et le Syndicat de la Magistrature.

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