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Pour mieux connaître l’anglicanisme

Nous savons tous que nos voisins de Grande Bretagne sont anglicans depuis la rupture entre le roi Henri VIII et le pape Clément VII en 1530. Mais connaissons-nous réellement les caractéristiques de cette branche du christianisme ? Un livre récemment publié, et présenté ici par Bernard Reymond, explique plus en détail la spiritualité anglicane.

Les anglicans ou leurs équivalents épiscopaliens sont-ils protestants ou catholiques ? La récente visite du pape dans le Royaume uni, en septembre dernier, doit avoir incité bien des gens à se poser une fois de plus la question. Réponse continentale la plus courante : ils seraient des protestants qui ont conservé les usages catholiques. Mais il suffit de fréquenter tant soit peu les cultes de cette Église en Angleterre ou de parler avec des représentants de cette confession pour deviner que la réalité est beaucoup plus complexe.

  Rémy Bethmont, un protestant français qui est passé à l’anglicanisme et y a même exercé des responsabilités d’importance, vient de publier un livre qui vaut de retenir l’attention : L’anglicanisme, un modèle pour le christianisme à venir ? C’est en tout cas la meilleure présentation de l’anglicanisme qu’il m’ait été donné de lire.

Dès son introduction, Rémy Bethmont relève « le grand particularisme anglican : maintenir dans une même Église des pratiques, des attitudes, des spiritualités et même des théologies que les autres Églises chrétiennes ne conçoivent que comme mutuellement exclusives et ne pouvant cohabiter dans une même institution ». Pour un protestant d’expression française, surtout s’il est de tendance libérale et qu’il est habitué à un culte empreint de simplicité voire d’austérité visuelle, la surprise est parfois de taille : il peut y entendre des sermons correspondant parfaitement à ses idées, mais prononcés par un pasteur – pardon : par un « prêtre » – vêtu d’ornements sacerdotaux qui, à son goût, seraient mieux à leur place dans une basilique romaine.

  Le livre de Rémy Bethmont m’a rappelé à cet égard une remarque de mon regretté ami Jakob Amstutz, un pasteur bernois très libéral et très allergique, dans son canton, aux fastes liturgiques, qui enseignait la philosophie de la religion à l’Université de Guelf, en Ontario. « Si je devais être pasteur en Amérique du Nord, m’avaitil dit, je préférerais l’être dans l’Église épiscopale. Dans toutes les autres, les pasteurs se doivent d’être very nice, particulièrement aimables envers tous leurs paroissiens et de ne leur tenir que des propos susceptibles de leur plaire, tandis que dans l’Église épiscopale, avec son cadre liturgique très formel, les pasteurs ont une beaucoup plus grande liberté de parole et de pensée. »

À première vue, il y a presque de tout dans l’Église anglicane. On y rencontre aussi bien des protestants libéraux que des évangéliques de sensibilité très revivaliste ou des anglo-catholiques qui ne se considèrent surtout pas comme protestants, et pourtant ce n’est pas une Église à bien plaire. Rémy Bethmont a raison de le faire remarquer et le fait de manière parfaitement convaincante. Spécialiste en civilisation britannique à l’Université de Picardie, il commence par montrer que l’on ne peut rien comprendre à l’anglicanisme si l’on n’est pas tant soit peu au courant de son histoire. Le parcours qu’il en propose est rapide, mais d’autant plus nécessaire qu’il sait faire voir la Réforme d’Henri VIII et de ses successeurs sous un jour beaucoup moins caricatural que ce n’est trop souvent le cas sur le Continent.

  Ensuite, et c’est le plus important, il invite son lecteur à mieux percevoir de quoi est faite la spiritualité anglicane. Ce sont parmi les meilleures pages de son livre : une spiritualité faite d’une certaine manière de s’approprier personnellement les textes de la Bible sans renier pour autant les exigences d’une lecture historico- critique ; une spiritualité faite aussi d’une façon non moins personnelle et convaincante de reprendre individuellement à son compte l’expérience si éminemmentprotestante du sola fide, du salut « par la foi seule » ; enfin une spiritualité sacramentelle qui réussit à faire place aussi bien aux exigences des anglo-catholiques qu’à celle de fidèles souscrivant délibérément au symbolisme de Zwingli.

  Conséquence originale et intéressante de ces différents aspects de la spiritualité anglicane : une conception non moins originale de l’autorité dans une Église qui tient à l’épiscopat tout en laissant aux Églises locales et à leurs ministres une très large marge de liberté. Cette forme-là d’épiscopat est à n’en pas douter à mille lieues de celle qui prévaut au Vatican, d’autant que les Églises de tradition anglicane ou épiscopalienne ont maintenant dans leurs rangs des évêques femmes ou des évêques ouvertement homosexuels, ce que n’acceptent d’ailleurs pas une partie des anglicans. Comment, alors, gérer les problèmes d’autorité dans un tel contexte ? Rémy Bethmont n’est parfois pas loin de donner à penser qu’il faut être anglo-saxon pour comprendre et faire fonctionner ce mode de gestion, ou en tout cas renoncer à la logique du tiers exclu qui prévaut si souvent dans les Églises de sensibilité latine.

Plutôt que de s’en tenir à des généralités à propos de ces problèmes, Rémy Bethmont consacre toute la deuxième partie du livre, intitulée « L’anglicanisme au défi du monde contemporain », à faire entrer le lecteur dans les débats très concrets qui occupent actuellement cette dénomination chrétienne. Il montre d’abord comment les différents courants ecclésiastiques ou théologiques de l’anglicanisme réussissent finalement à s’accommoder les uns des autres.

  Puis il aborde, avec d’autant plus de compétence et de finesse qu’il y a participé, les deux débats majeurs qui ont menacé et menacent encore l’unité de cette dénomination : celui sur l’homosexualité et celui sur l’ordination des femmes – des débats qui ne sont pas bien différents de ceux qui ont eu lieu ou se déroulent encore dans les Églises luthériennes ou réformées du Continent, avec le même problème d’un décalage culturel qui prend parfois des allures de fossé entre le monde occidental et celui d’autres régions du monde à sensibilité plus conservatrice, comme c’est le cas du Nigeria et du Kenya du côté anglican.

« Par le caractère multiforme de ses fondements spirituels, l’anglicanisme défie les définitions synthétique qui chercheraient à le cerner. […] Le seul domaine dans lequel l’unité domine largement les désaccords est la spiritualité scripturaire qui, avec des caractéristiques très semblables, traverse toutes les périodes comme tous les courants de l’anglicanisme. » Cette citation, qui résume assez bien l’esprit et le propos général du livre, incite à se demander si l’anglicanisme ne proposerait pas, somme toute, une conception de la vie ecclésiastique fort proche de celle à laquelle pourraient souscrire des protestants libéraux.

  Mais pourquoi tenir tellement à une forme d’épiscopat, même très atténuée ? Par gain d’unité de surface ? Le système anglican serait plus convaincant, du moins aux yeux d’un réformé, fût-il très libéral, s’il faisait aussi place à un presbytérianisme plus délibérément désépiscopalisé que ce n’est le cas dans l’actuelle Église d’Angleterre, avec ses évêques et archevêques dont la vêture et la fonction prêtent malgré tout à quelques confusions, comme on a pu le constater une fois de plus lors de la récente visite du pape dans ce pays.

B . R. Rémy Bethmont, L’anglicanisme, un modèle pour le christianisme à venir ?, Genève, Labor et Fides, 2010

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À propos Bernard Reymond

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né à Lausanne, a été pasteur à Paris (Oratoire), puis dans le canton de Vaud. Professeur honoraire (émérite) depuis 1998, il est particulièrement intéressé par la relation entre les arts et la religion.

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