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L’incarnation

Dans cette nouvelle rubrique « Repenser », nous vous proposerons un catéchisme libéral, des repères, des convictions pour repenser un christianisme pertinent aujourd’hui.

Pour beaucoup, la théorie de l’incarnation, c’est tout simplement que Jésus est Dieu, comme si le Dieu transcendant descendait sur Terre sous la forme de Jésus Christ. Mais depuis les premiers siècles de notre ère, on a vu que les choses étaient bien plus compliquées.

Dire, en effet : « Jésus est Dieu » est simple, mais très problématique. Dieu ne porte pas des sandales, Dieu ne peut pas mourir sur une croix, et encore moins se dire à lui-même : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ». Il y a dans l’Évangile de nombreux passages montrant que Dieu et Jésus ne sont pas la même personne : ainsi la prière de Jésus à Getsémané : « Non pas ma volonté mais la tienne »…

Les théories plus ou moins subtiles ont alors foisonné pour essayer de dire de quelle manière Dieu pouvait être présent en Jésus Christ. Certaines imaginant que Dieu n’a en Jésus qu’une apparence humaine, Jésus n’étant pas vraiment un homme, d’autres que Jésus est bien un humain, mais que c’est Dieu qui prend la place de sa pensée et de son âme… Aucune bien sûr n’est vraiment satisfaisante et chacune mène au même problème qui est de perdre la pleine humanité du Christ.

Tout cela vient d’un verset de l’évangile de Jean (cette notion d’incarnation étant absente des trois premiers évangiles) : « Et la Parole (de Dieu… qui est Dieu) s’est faite chair. » (Jn 1,13).

Mais comme on l’a vu depuis le Moyen Âge, ce verset pose problème : Dieu étant l’absolu, par définition, il ne peut pas « devenir » quoi que ce soit. Il faut donc comprendre qu’en Jésus, Dieu se rend présent sans pour autant que l’on puisse identifier l’un à l’autre.

Que Dieu se rende présent en Jésus-Christ n’est pas problématique : Dieu est, de toute manière, un peu présent en chacun de nous, en Jésus il peut l’être plus qu’en quiconque. L’affirmation de la divinité du Christ peut être de dire simplement qu’en lui, Dieu est pleinement présent.

Là est l’importance du mot « incarnation ». L’Évangile ne dit pas brutalement que Jésus est Dieu, mais qu’il est l’incarnation de Dieu, ou tout au moins de sa Parole, puisque Dieu est sa propre parole créatrice. Dire que Jésus incarne la Parole de Dieu signifie qu’il n’est pas en lui-même cette Parole, mais que celle-ci se trouve pleinement présente en lui. En lui, on peut ainsi entendre et voir cette Parole en ce que s’il parle, c’est en conformité avec la Parole, et s’il agit, il agit dans le sens de cette Parole.

D’ailleurs, couramment nous utilisons le mot d’« incarnation » relativement à une idée, une idéologie, un discours ; nous pouvons dire, par exemple : Gandhi est l’incarnation de la non-violence, Hitler a incarné le Nazisme, ou l’antisémitisme, etc. Et si l’on peut dire de quelqu’un qu’« il est la bonté même », on peut comprendre que l’on dise, de la même manière, que « Jésus est Dieu-même ». Il n’y a pas besoin pour ça d’imaginer que Jésus soit une sorte d’ectoplasme, réincarnation d’une âme pré-existante qui serait Dieu sans être Dieu.

Cependant, il est vrai qu’il y a deux manières de concevoir l’incarnation. Jésus est comme le point de rencontre entre le divin et l’humain. Mais ce point, on peut le penser à partir du haut, ou à partir du bas. Les tenants d’une christologie plutôt divine conçoivent l’incarnation comme un mouvement venant d’en haut : en Christ, c’est Dieu qui descend vers nous. Les tenants d’une christologie plus humaine voient l’incarnation dans l’autre sens, comme un mouvement ascendant : Jésus est un homme qui a su incarner Dieu ou sa Parole. Les uns et les autres forment les deux camps qui depuis des millénaires s’excluent mutuellement. Mais sans doute faut-il garder les deux aspects qui ont chacun leur importance.

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À propos Louis Pernot

est pasteur de l’Église Protestante Unie de France à Paris (Étoile), et chargé de cours à l’Institut Protestant de Théologie de Paris.

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