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L’Homme, le bien, le mal

   On connaît le texte de l’Ecclésiaste : « Vanité des vanités, tout n’est que vanité ; tout ce qui a été sera. » Comment le scientifique qui sait qu’il construit l’avenir, un avenir qui n’a jamais été, qui sera différent de tout ce qui a été, reçoit-il cette sagesse ? Est-il étonné ? Est-il perplexe, voire même irrité par cette circularité de la pensée ? En réalité non, parce que c’est une des données importantes de la manière dont on peut envisager le futur, et notamment le futur de l’homme. Ce futur de l’Homme est caractérisé par une ambiguïté.

   D’une part, comme le scientifique que je suis vous l’a dit, en effet demain sera différent d’aujourd’hui. Demain les connaissances se seront encore accrues, et le rythme de l’accroissement des connaissances aura continué de ne connaître sans doute aucune pause. Un accroissement exponentiel de la connaissance permettant de développer des techniques, de développer des moyens mis au service de l’acquisition de la connaissance. Ces techniques changeront le monde. Pour le meilleur nous l’espérons, pour le pire nous le craignons. Et nous ne savons pas très bien ce que sera ce monde dans lequel nos petits-enfants, nos arrière-petits-enfants auront notre âge.

   Et pourtant d’un autre côté en effet la Bible à raison. Le texte de l’Ecclésiaste dit vrai. Aujourd’hui comme du temps de Platon, comme du temps du roi David et comme demain, comme dans cent ans, comme dans cinq siècles, il y aura des femmes et des hommes qui aimeront, qui haïront, qui connaîtront l’envie, le désir, la jalousie, la fureur, le désir de puissance, qui connaîtront également des grands enthousiasmes, des grandes pulsions de générosité.

   Et là, en quelque sorte, est dressé le tableau, dans sa singularité, qui est celui de notre avenir. Un homme qui crée un environnement intellectuel de connaissances techniques, laissant une empreinte profonde sur tout ce que nous faisons, sur tout ce que nous voyons, sur les milieux où nous vivons, et d’un autre côté, un homme qui est d’une immuabilité d’âme totalement étonnante. Comment cet homme immuable arrivera-t-il à faire son affaire de ce monde dans lequel ses puissances auront plus que décuplé ? C’est bien sûr la vraie question qui se pose et notamment aujourd’hui.

Est-il même raisonnable d’aborder la question du bien et du mal ? D’abord, le bien et le mal, ce sont des mots dont on aurait parfois tendance à considérer que ce sont presque des gros mots.

   Une morale, ou une éthique, universelle ?

   Est-il même raisonnable d’aborder la question du bien et du mal ? D’abord le bien, le mal, ce sont des mots dont on aurait parfois tendance à considérer que ce sont presque des gros mots, ou alors au moins qu’ils ne doivent plus être usités. On ne parle plus de morale aujourd’hui, on parle d’éthique. L’éthique devrait être mise en avant ; l’éthique, cette réf lexion individuelle, collective sur ce qu’est la vie bonne, sur les valeurs qui la fondent, sur ce qu’il convient de faire dans la tension. Parce qu’elle a une dimension individuelle, parce qu’elle se dispense de toute référence à une pensée fondatrice, l’éthique devrait remplacer totalement la morale.

   Et d’ailleurs le bien, le mal seraient, ô combien, relatifs. Hier parfois il était bien de brûler son prochain pour sa foi, de le massacrer. Je me rappelle encore avoir vu à la télévision un film où l’on présentait les moeurs d’une cruauté absolue à l’époque d’Elisabeth I, pas simplement en Angleterre, dans toute l’Europe. Aujourd’hui de tels agissements nous font horreur. Ce qui est bien ou mal au-delà des Pyrénées l’est-il en-deçà ? Ce qui était bien ou mal hier l’est-il aujourd’hui ? Les cultures ne sont elles pas génératrices de la notion du bien et du mal ? Les jeux du corps, l’amour, l’érotisme sont des manières de dire la grandeur de la divinité dans des religions proches de l’hindouisme ; dans la pensée victorienne, la fornication fut le mal absolu ; antinomie absolue. Dostoïevski faisait dire à Ivan Karamazov : « Mais si Dieu n’existait pas, alors tout serait permis. » Or hier, aujourd’hui, demain, il y a ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas et parmi ceux qui croient au Ciel, ils y croient de mille manières.

   Alors faut-il en conclure que décidément on a raison de remplacer l’exigence morale par la pensée éthique, une pensée éthique relative, un peu molle ? Je ne le crois pas, et j’aimerais vous indiquer pourquoi le scientifique que je suis pense qu’il est possible d’aborder le problème du bien et du mal en des termes qui ont une vocation à avoir une valeur universelle. Cette conception va à contrecourant aujourd’hui d’une certaine manière de penser, mais elle est également un pré-requis indispensable pour qu’il soit possible de lancer des discussions, des débats internationaux sur ce qu’il convient de faire et ce qu’il convient de ne pas faire. Car enfin, si le bien, le mal n’existent pas, si ce n’est en relation à une morale révélée – les révélations sont diverses –, si ce n’est en référence à une culture, à un moment de l’évolution de la pensée, alors comment peut-on, par exemple, nous autres en Occident reprocher à d’autres cultures de mutiler les femmes sexuellement, de leur interdire l’accès aux connaissances, aux soins, à la liberté, puisque le bien et le mal n’existent pas ? Après tout, cela peut correspondre à leurs références éthiquement acceptables dans le cadre de leur évolution et de leur culture. Tout débat éthique, tout débat moral international deviennent dès lors impossibles, et chacun se réserve le soin de chercher difficilement ce qu’il convient de faire à l’aune de ces valeurs dans son petit secteur, son petit moi… Or cette vision est totalement contradictoire avec une lecture des textes les plus anciens et les plus modernes. Depuis que l’écriture existe, depuis que l’écriture dit notamment les religions, les mythes, les symboles, les mythologies, le bien et le mal sont mis en scène dans la lointaine Mésopotamie (dans le temps), en Grèce, dans la Bible, dans les cultures hindouistes. Et nous autres Français, qui croyons au Ciel ou qui n’y croyons pas, quand nous lisons ces récits, nous n’avons aucune peine à savoir quelles sont les divinités, les forces, les personnages qui incarnent le bien, et quelles sont les divinités, les forces, les personnages qui incarnent le mal, au-delà des cultures, et au-delà du temps, des siècles et des millénaires. Ce qui indique bien qu’il doit exister après tout des références qui ne sont pas simplement définies en fonction d’une révélation, en fonction d’une culture, d’un moment du temps. Quelles peuvent être alors les racines de cette pensée morale qui a cette stabilité, cette immuabilité qui correspond également à cette immuabilité de l’âme humaine que j’ai opposée tout à l’heure à la modification des connaissances et des techniques ? Telle est la question que j’aimerais aborder avec vous.

   Les conditions de l’humanité

   Pour qu’un homme soit humain – bien entendu c’est le biologiste qui parle, mais j’imagine que vous me suivrez sur cette proposition – il faut qu’il ait les propriétés matérielles d’un homo sapiens, c’est à dire, en particulier qu’il ait un programme génétique gouvernant cette matérialité d’homo sapiens. Vous ne doutez guère que si j’avais un génome de chimpanzé, mon discours serait simiesque et à grand renfort de gestes d’un chimpanzé ! Il est donc exigible que j’aie un génome humain pour vous parler comme je le fais, et vous pour m’écouter comme vous le faites.

   Cela étant dit, ça ne suffit pas. Cela ne suffit pas car imaginons que, doté de mon génome humain, j’aie été, de par les circonstances, abandonné tout petit dans une nature sauvage sans civilisation humaine, sans autre homme que le petit bébé que je serais et que, comme l’exemple en a été rapporté une vingtaine de fois dans l’histoire – pas dans la mythologie, dans l’histoire – on ne sait trop comment, sans doute parce que des animaux, des loups, auraient pris soin de moi, je ne sois point mort néanmoins. On connaît très bien le résultat de cela. Il est que, ayant la matérialité d’un homo sapiens, ayant le génome d’un homo sapiens, je serais incapable de vous parler comme je vous parle ; vous seriez tout aussi incapables de m’écouter comme vous m’écoutez, que si notre génome ne nous permettait pas d’accéder à l’humanité. Voilà en quelque sorte les deux conditions pour que nous soyons ce que vous êtes et ce que je suis.

   Insistons sur ce que signifie la deuxième de ces conditions, c’est-à-dire la nécessité absolue, afin que j’épanouisse les potentialités telles qu’elles sont codées dans ma matérialité, dans mes propriétés neurobiologiques, physiologiques, codées par mes gènes, pour que tout cela aboutisse à ce que je suis et ce que je sais être. La nécessité absolue c’est que dans ma vie, à un moment donné, je me sois vu comme une personne, une personne humaine dans les yeux d’un autre qui m’aurait regardé ainsi. Même si l’homme et la femme n’avaient pas besoin l’un de l’autre pour procréer, même s’ils se reproduisaient par clonage, il faudrait encore que l’humanité commençât à deux. L’humanité n’est pas envisageable à l’unité. L’humanité commence par l’un et l’autre. L’un et l’autre, irréductibles l’un à l’autre, inséparables l’un de l’autre. Une affirmation en forme d’oxymoron [NDLR : alliance de deux idées contradictoires] matriciel d’où naît l’humanité.

   Cet autre originel, dans ce monde mythique que j’imagine, où il n’y a que lui et moi, je le regarde et le vois comme l’un des miens, le seul autre ; je guette son visage, anxieux de savoir si dans ses yeux il m’indique qu’il me voit comme l’un des siens ; dans ce visage, dans ce regard, je perçois une image, l’image d’un être qui doit être moi. Je me l’approprie et sans cela je ne pourrais l’apercevoir, je ne pourrais me l’approprier.

   Cette image dont je dépends tant, j’ai parfois tendance à vouloir l’améliorer. Par mon interaction avec l’autre, je vais tâcher qu’il me voie de telle sorte que son regard me renvoie une image plus valorisante de moi-même, condition fondamentale de l’édification de moi, de l’estime de mon personnage qui va y être associée. L’autre est pour moi et je suis pour lui ce miroir irremplaçable, déformant, inconnaissable dans ses propriétés intimes, qui me permet d’être ce que je suis et qui lui permet d’être ce qu’il est.

   Je compare souvent, car je crois que l’image est parlante, l’humanité commençant à deux au moins, à ce qui se passe par les froidures hivernales actuelles lorsque nous avons le plaisir de faire un feu dans notre cheminée. Tous nous faisons l’expérience que deux bûches incandescentes (des propriétés matérielles de l’humanité), isolées l’une de l’autre aux deux extrémités de l’âtre rougeoient mais ne flamboient pas. Rapprochezles et la flamme crépitera, la flamme de l’humanité !

   L’humanité émerge grâce à la réciprocité

   La conséquence de cette condition indispensable à l’émergence de l’être est que cet autre qui me fait, qui me construit, que je fais, que je construis, comment pourrais-je ne pas lui reconnaître les droits dont j’exige qu’ils soient respectés en ce qui me concerne ? Comment pourrais-je penser qu’il ne relève pas des valeurs dont je sais relever ? Entre moi et cet autre, il existe une réciprocité incontestable. Sans réciprocité, sans pensée de la réciprocité, l’humanité n’aurait pas émergé. Par conséquent l’on peut avancer que le sentiment de la réciprocité de moi et de l’autre, est la condition sine qua non de notre émergence à l’humanité, qu’il s’agit donc d’une valeur qui a vocation à être universelle parce qu’elle est ontologique. Si cette valeur n’avait pas été reconnue, l’humanité n’existerait pas.

   Bien sûr, ayant dit cela, je ne fais preuve d’aucune naïveté et je sais très bien que jadis, et parfois aujourd’hui encore, la reconnaissance de la valeur de l’autre au sein de mon groupe, de mon clan, de ma famille, des miens, n’a pas empêché nos ancêtres, souvent n’empêchent pas les hommes modernes, d’agir avec une cruauté incroyable à l’encontre de ceux de l’extérieur, les autres, les étrangers, les différents, les ennemis. Il n’empêche qu’il n’existe pas, dans toutes les études ethnologiques, de groupes humains qui n’aient valorisé la valeur de l’autre au sein du groupe. D’ailleurs très singulièrement, on s’aperçoit que le nom que se donnent des tribus ne vivant pas comme nous le faisons dans notre monde développé, dont on peut penser qu’elles sont plus proches d’une humanité très ancestrale (Papouasie – Nouvelle Guinée, Amérindiens, Amérindiens d’Amazonie), signifie « les hommes » (ou les humains) ; ce qui veut dire que ceux qu’il faut respecter sont ceux de l’intérieur du groupe, les autres étant non humains, et ce qui explique qu’on peut éventuellement les manger, leur couper la tête pour la réduire, les massacrer, les brûler, que sais-je encore…

   C’est là que débute un processus, un phénomène qui est loin d’être achevé et qui est même encore un combat d’avenir, une nouvelle frontière à franchir : utiliser pleinement la raison, les capacités d’analyse que nous offre cette auto et hétéro-édification au contact d’une communauté humaine, pour poser la question que l’on ne peut pas ne pas se poser. Tous ces gens, tous ces êtres en dehors de mon groupe, de ma tribu, de mon clan, sont, par tous les côtés par lesquels je les connais, je les observe, bien semblables à nous ; et aujourd’hui la biologie ne dit pas autre chose. Comment dès lors pourrait-on leur interdire de bénéficier de la valeur évidente que l’on reconnaît aux nôtres ? Les autres tendent alors difficilement, progressivement, à devenir aussi les nôtres. C’est le long cheminement civilisationnel qui va de l’universalité ethnocentrique, de la reconnaissance de la valeur de l’autre, à l’idée d’une universalité des droits de l’homme. L’humanité est composée de nos soeurs et de nos frères, tous les hommes sont frères.

   La liberté, origine du mal

   Une question se pose alors, que beaucoup de religions se sont posée, et que les non religieux se posent également : s’il est vrai qu’il y a une base indispensable à l’émergence de l’humain – la réciprocité fondant des valeurs morales ayant vocation à être entendues universellement – comment se fait-il qu’ait émergé tant de mal ? Quelle est l’origine du mal humain ?

   À ce stade, plusieurs observations. La première est que sans doute le mal est la condition sine qua non pour que le bien ait une signification. C’est une évidence que j’énonce là. On voit des attitudes, dans des groupes animaux, que nous aurions tendance à considérer pour ce qui nous concerne, comme bien, bonnes. Des tourtereaux et tourterelles roucoulent d’affection et d’amour. Extrêmement sympathique ! Des pères mâles – pensez à ce loup de « La Mort du Loup » de Vigny – se sacrifient pour défendre les leurs. Il existe chez les animaux vivant en groupes, en hardes, en troupeaux, des comportements de coopération qui évoquent un certain dévouement. Ces animaux sont-ils bons ? On ne pourra pas le dire, sans doute, puisqu’on ne saurait pas dire qu’ils peuvent faire le mal : ils expriment leur nature, qui leur est avantageuse en plus. Que le tourtereau et la tourterelle roucoulent va favoriser leur union, la ponte des oeufs, la naissance de petites tourterelles, et qu’il y ait coopération au sein des troupeaux va certainement favoriser la préservation du groupe. Pour que le bien existe, il faut qu’il y ait un être capable de faire le mal. Or faire le mal ne correspond jamais évidemment à obéir à sa nature. Lorsque le crocodile déchiquette une jolie fille dans le marigot dont elle s’est approchée trop près, il ne fait pas le mal, ce brave saurien : il est « crocodilesque », il exprime sa nature ! Il faut, pour faire le mal, être libre, c’est-à-dire que le mal corresponde à une action que l’on aurait pu ne pas mener. Sans doute, le crocodile n’aurait pas pu ne pas manger la jolie fille. Si bien que le mal est le prix à payer d’un être qui se revendique libre.

   La première exigence de la revendication de la liberté est de faire l’usage que j’entends des pouvoirs que je conquiers au bénéfice d’autrui (le bien), à son détriment (le mal). Le mal absolu, le mal paroxystique est proprement humain, c’est l’inhumanité : l’on dit parfois d’un homme inhumain qu’il se conduit comme un animal ; ce n’est pas vrai bien sûr ! Seul l’homme peut être inhumain. Rien n’est plus humain que l’inhumanité. Reprenons l’histoire de notre crocodile : la même jolie fille rencontrant une bande de brutes épaisses peut en revanche avoir affaire à l’inhumanité absolue ; elle peut être torturée longuement, violée et tuée.

   Comment l’humain peut devenir inhumain

   Quels seront alors les ressorts de cette inhumanité ? Ces ressorts seront une conséquence et de la liberté et d’une des caractéristiques de l’homme qui lui ont permis d’émerger, c’est-à-dire la capacité à prêter des pensées à l’autre. Le pervers inhumain est celui qui éprouve de la jouissance à la pensée qu’il a de la détresse de l’autre, de la douleur de l’autre : c’est ça qui provoque son excitation, son plaisir et ça seul l’homme peut effectivement créer cela.

   Dès lors que l’homme peut être inhumain, que l’homme a la liberté de faire le mal, il institue bien évidemment la liberté de faire le bien. Quelles sont les conditions pour qu’il en soit ainsi ? La première condition est effectivement celle de la liberté, je vous ai dit qu’elle était l’une des racines du mal proprement humain, de l’inhumanité.

   Il est une seconde condition, liée elle aussi à ce que l’on appelle « la théorie d’esprit », qui est cette attitude consistant à prêter des pensées aux autres. Quand on regarde dans l’histoire de l’humanité la raison principale pour laquelle des hommes en ont tué d’autres, en ont massacré en masse, c’est une raison qui a deux racines : l’homme pensait que les pensées des autres étaient dangereuses et qu’il convenait de tuer les autres pour leurs pensées. Seul l’homme peut faire cela : tuer un autre pour ce qu’il pense, pas pour ce qu’il est, pas pour ce qu’il fait, mais le tuer pour ce qu’il pense. Souvent les tueurs ne pensaient même pas aux pensées des autres : ils pensaient à ce que le chef leur avait dit. C’est l’extraordinaire sensibilité de l’homme aux virus idéologiques, à la répétition de la parole dite, qui a conduit à tant de massacres, à tant d’ignominies et qui pourra le faire demain aussi ! On le voit dans les temps modernes : tout ceci est à l’origine de beaucoup des drames que nous connaissons.

   Faire naître le désir d’être libre

   Et une des caractéristiques de l’homme, qui a un côté avantageux, c’est que – si vous êtes ce que vous êtes, si je suis, si j’ai été en tout cas un si bon élève, si nous avons tant appris – c’est que nous avons une extraordinaire capacité d’imitation. Il est possible de démontrer par des expériences simples que, de toute la nature, l’homme est celui dont la capacité d’imitation est la plus développée. Le côté positif est cette aptitude à faire en sorte, comme le disait Blaise Pascal, que « toute la suite des hommes est comme un seul homme qui apprend toujours, et qui vit continuellement ». Processus de la civilisation. Le côté négatif, c’est cette prégnance, cette puissance de la parole unique, de l’idéologie, du fanatisme. Si bien qu’on en arrive à la notion que l’exigence de liberté, elle aussi, s’apprend, car elle n’est pas génétiquement déterminée. Ce qui est génétiquement déterminé, c’est sans doute la capacité à imiter. Il faut apprendre le sens de la liberté, la valeur humaine de la liberté. C’est aisé puisque même quand je ne suis pas libre, j’aimerais l’être, et par conséquent, je ne puis imposer à l’autre une absence totale de sa liberté, conséquence de la réciprocité.

   Cet apprentissage de la liberté, cet exercice de la liberté, doivent aller de pair avec l’apprentissage de poser les valeurs, et d’identifier la voie du bien et du mal. Cette voie n’est pas si compliquée que cela à définir. Est bien tout ce qui institue l’autre dans son humanité ; est bien tout ce qui procède de l’évidence de la valeur de l’autre. Est mal ce qui nie cette humanité de l’autre, met en péril son autonomie, sa liberté, sa sécurité. Et l’on peut enseigner que certes, telle peut être la loi révélée dans le Livre : « Tu aimeras ton prochain comme toimême. » Mais même pour ceux qui ne croient pas au Ciel, elle est une évidence ontologique car si elle n’avait pas existé, l’homme n’aurait pas émergé.

   Pour quelle valeur se mobiliser ?

   Ainsi convient-il de considérer le futur. « Vanité des vanités, tout n’est que vanité ; tout ce qui a été sera. » En e ff e t , c o m me je vous l’ai dit, l’homme sera soumis, comme hier, aux mêmes passions, aux mêmes pulsions, aux mêmes désirs. Et, de plus, il sera incroyablement plus puissant qu’il ne l’a jamais été. Il pourra mettre au service de cette pérennité de l’âme humaine des moyens inimaginables il y a quelques siècles de cela.

   Comment dessiner, dès lors, les contours d’un futur souhaitable ? C’est de bien poser ces éléments : l’homme a la possibilité d’être libre, encore faut-il faire naître ce désir de l’être ! L’homme étant libre a la possibilité de faire le bien et le mal, il est aisé de lui montrer l’évidence de la voie bonne. L’homme est un savant, est un technicien, il augmente son pouvoir : ce pouvoir en lui-même n’a pas de valeur, il peut être celui de porter aide, de trouver des solutions, ou bien, naturellement, d’être une menace.

   Si bien que, hier comme aujourd’hui, comme demain, la question sera : quelle est la valeur pour laquelle nous nous mobilisons, individuellement, collectivement ? Cette valeur, c’est l’autre. Que mettons-nous alors en oeuvre pour utiliser tous ces moyens extraordinaires que nous développons au profit de cette voie bonne qui mène à l’autre ?

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À propos Axel Kahn

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