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Le jugement dernier

Luther, dans sa préface au Premier volume des oeuvres latines (1545), écrit : « Je m’indignais contre ce Dieu, nourrissant secrètement sinon un blasphème, du moins un violent murmure, je disais : comme s’il n’était pas suffisant que des pécheurs misérables et perdus éternellement par le péché originel soient accablés de toutes sortes de maux par la loi du Décalogue, pourquoi faut-il que Dieu ajoute la souffrance à la souffrance et dirige contre nous, même par l’Évangile, sa justice et sa colère ? » Le murmure de Luther repose sur une logique implacable. Si l’homme est pécheur, un Dieu de justice ne peut le secourir. Pécheur, l’homme l’est assurément, pour Luther, non pas tant à cause des actes qu’il pose, qu’en vertu de la précédence du mal qui entache la nature humaine.

 Luther relève alors « l’enchaînement des mots [de ce passage de l’Épître de Paul aux Romains] : la justice de Dieu est révélée en lui, comme il est écrit : le juste vit de la foi ». Luther soutient alors que « la justice de Dieu est celle par laquelle le juste vit du don de Dieu, à savoir la foi ». La justice de Dieu n’est pas relative à un mal commis ou subi, elle est « passive », elle est « ce que Dieu opère en nous », ce qui nous rend « plaisants » à ses yeux. La justice divine n’est pas une punition mais ce qui rend l’homme agréable à Dieu, ce qui le sauve à son insu. Guéri de sa « rage », voilà que Luther se sent « un homme né de nouveau et entré, les portes grandes ouvertes, dans le paradis même ».

 S’il est à chercher une justice du côté de Dieu, celleci dérogera toujours, pour le protestantisme en général, aux règles de la mutualité. La justice divine ne peut être que don et grâce. Elle ne satisfait aucune requête et n’est l’addition d’aucun calcul.

 On relèvera aussi que ce jugement dernier renvoie à l’idée d’un Dieu qui est parfois, aussi, un Dieu en colère contre un monde devenu barbare. La Bible nous enseigne que ce jugement ne s’applique d’ailleurs pas tant à une personne particulière qu’au mal qui la ronge ou qu’elle commet. Croire en un Dieu juge, c’est croire en un Dieu qui refuse d’abdiquer devant le mal et la souffrance. C’est un Dieu en action et en lutte, qui nous empêche de rester les bras croisés devant la souffrance humaine.

 Ce jugement dernier peut aussi nous ramener à l’idée que nous n’avons pas le dernier mot sur nous-mêmes et sur les autres. Le sens ultime de notre existence nous échappe. S’il convient de juger, d’exercer son esprit critique, comme de se remettre en question, il convient aussi de se souvenir que ce même jugement reste relatif et incomplet. L’autre n’est pas réduit au jugement que nous pouvons émettre à son sujet. Ceci est aussi vrai de Dieu, comme il est magnifiquement écrit dans la première Épître de Jean : « Si notre coeur nous condamne, Dieu est plus grand que notre coeur. »

 Le jugement dernier désigne peut-être, enfin, ce moment charnière où nous sommes touchés par le sens véritable d’une parole, d’une action, d’une vie. C’est cet instant, libérateur ou fatidique, où le sens dernier d’un geste, d’un mot, d’un événement nous saisit et nous transforme. Et plus rien désormais ne sera comme avant…

 Par rapport à la conception traditionnelle du jugement dernier, Alfred de Vigny opère un renversement étonnant qui constitue une salutaire provocation : « Ce sera ce jour-là que Dieu viendra se justifier devant toutes les âmes et tout ce qui est vie. Il paraîtra et parlera, il dira clairement pourquoi la création et pourquoi la souffrance et la mort de l’innocence, etc. En ce moment, ce sera le genre humain ressuscité qui sera le juge, et l’Éternel, le Créateur, sera jugé par les générations rendues à la vie. »(Journal, 15 sept. 1862) *

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À propos Raphaël Picon

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Raphaël Picon (né en 1968) est un théologien français.

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