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Le Dieu d’Évangile et liberté

  Il y a presque dix ans je commençai le premier éditorial d’Évangile et liberté (Janvier 2004, no 173) par ce mot : convictions. Nous voulions alors contester l’idée selon laquelle les « libéraux n’ont plus rien à dire », que leurs idées sont devenues celles de tout le monde. Nous voulions aussi tordre le cou à une autre opinion, bien connue elle aussi, selon laquelle les libéraux ne seraient que dans l’opposition et qu’ils prôneraient une forme de relativisme débilitant pour lequel tout est équivalent.

  Depuis sa naissance il y a 100 ans, Évangile et liberté n’a cessé d’être une confession de foi. Celle du Dieu des évangiles et de la liberté. Pour connaître celui-ci, il suffit de relire quelques pages de la Bible. Elle nous raconte l’aventure d’un peuple aux prises avec un Dieu qui n’est ni un concept ni un individu, ni une idée ni un emblème. Ce Dieu est une force de délivrance, une puissance de résurrection, un souffle de liberté.

  Le Dieu d’Évangile et liberté n’est donc pas celui des « libéraux ». Il n’est pas non plus le fantasme ou l’idole de quelques croyants intrépides et farfelus ; il est, tout simplement, celui que Jésus enseigne et inc arne.

  Si Évangile et liberté est libéral, c’est parce qu’il lutte contre cet esprit d’orthodoxie qui sait, lui, où est Dieu et où il n’est pas, qui sait où se tient la vérité et prétend la circonscrire et la protéger. Évangile et liberté est libéral parce qu’il croit en un Dieu qui est toujours « audelà de Dieu ». La formule bien connue rappelle avec bonheur que Dieu n’est la propriété de personne, que nul ne peut en faire sa chose, que Dieu, toujours, nous devance, et reste à découvrir là où on ne l’attend pas, là où ne le croit pas encore. Libéral, Évangile et liberté reste profondément évangélique, car c’est la lecture des évangiles qui nous donne la clé pour comprendre et découvrir l’action de Dieu dans le monde.

  Le Dieu d’Abraham, d’Isaac ou de Jacob, le Dieu de Jésus, de Matthieu ou de Luc, le Dieu de tous ces témoins connus et inconnus qui, sans toujours le savoir, permettent à notre humanité d’être transcendée, ouverte à la beauté et à la grâce, ce Dieu est un Dieu pour la vie, l’amour et la liberté. Il est une puissance créatrice qui oeuvre à l’embellissement du monde, une force d’attraction qui nous entraîne vers le meilleur, un souffle de liberté qui lutte contre ce qui nous emprisonne.

  Cette action transformatrice et créatrice ne s’arrête pas aux frontières des Églises et des religions, des philosophies et des sciences, des oeuvres de la culture et de l’action politique. Sans qu’on le sache toujours et sans qu’on la reconnaisse forcément, elle irrigue tout ce qui oeuvre à transformer les oppositions en contrastes, les conflits délétères en tensions créatrices, les haines ravageuses en différends stimulants. Ce mouvement dynamique et créateur par lequel des situations de blocages et de souffrances sont transformées en situations harmonieuses, est la part de Dieu. Dieu devient alors le mot le plus souverain qui soit pour désigner cette dyna- Le Dieu d’Évangile et liberté Raphaël Picon question théologique 71,33 127,66 Évangile et liberté • Janvier 2013 33 mique qui permet aux composantes du réel d’atteindre leur plus haut degré d’intensité, de se densifier, d’être pleines de grâce !

  La vérité de ce Dieu aux visages si multiples que la Bible nous raconte appartient à toute l’humanité. Les Églises chrétiennes se sont bien trop souvent accaparé ce qu’elles croient être la vérité de Dieu pour renforcer leur propre autorité, pour se donner finalement raison. Mais ce souffle impétueux qui irrigue les évangiles et qui aujourd’hui encore relève, ressuscite, stimule, recrée, bouleverse, aime et sauve, ce souffle, aucun livre et aucune Église ne le renferme.

  Faut-il le rappeler ? Le Dieu d’Évangile et liberté est un Dieu sans barbe ! Nul ne peut l’identifier par quelques concepts ou dogmes fussent-ils pensés par les Églises. C’est la raison pour laquelle nous ne croyons pas, par exemple, que Dieu soit la trinité ! La trinité a pu, et peut peut-être encore, dire quelque chose de fondamental dans notre rapport à Dieu, mais Dieu n’est pas, en soi, trinitaire ! Pourquoi le serait-il ? Parce que telle ou telle réunion d’Église l’a décrété ?

  L’Évangile a bien trop souvent été transformé en code pénal et le Dieu de la liberté, celui de la lumière et de l’amour, en Dieu de terreur. C’est la raison pour laquelle il nous faut toujours revenir vers les évangiles qui nous racontent ce Jésus que rien n’arrête pour dire la grâce ; ce témoin de l’extravagance de la vie, ce héraut de la liberté qui sans cesse redonne à l’autre sa chance.

  Évangile et liberté continuera de confesser sa foi. Il le fera courageusement chaque fois que, même dans les Églises, on préfèrera la loi à la grâce, l’ordre à l’aventure, le semblable à la différence.

  « Convictions », écrivions-nous ! Les théologiens progressistes partagent celles selon lesquelles la théologie n’est pas chose exclusivement patrimoniale. La longue histoire du christianisme et ses innombrables trésors ne sauraient laisser croire que la théologie est déjà écrite et qu’il s’agirait aujourd’hui de penser Dieu dans la seule conformité à ce qui a déjà été dit et considéré par l’histoire comme « orthodoxe ». La théologie d’aujourd’hui et la prédication qu’elle nourrit ne peuvent se contenter de régler les problèmes théologiques du XVIe ou du IVe siècle.

  Rédemption, trinité, naissance virginale de Jésus, double nature du Christ, vie éternelle, salut, jugement dernier, enfer et paradis, justification par les oeuvres ou par la grâce… beaucoup de trésors et de belles intuitions derrière chacun de ces mots ! Tous ont pu dire quelque chose de juste dans notre rapport à Dieu. Mais ces mots restent ceux d’une époque. Ils racontent une manière de dire la foi et de lui donner du sens qui est marquée dans le temps. Rien ne nous impose de considérer ces convictions comme des éléments normatifs de la théologie chrétienne. Le vrai est ailleurs : dans le vis-à-vis critique et structurant des textes bibliques, dans leur interprétation à la lumière de l’existence, dans la confrontation vive avec les productions de la culture et de la science.

  La théologie est une manière particulière de converser : avec la Bible, le monde, ses actualités, la culture, la science, l’aventure humaine dans toutes ses composantes. Cette conversation raconte et interroge l’existence de l’humain aux prises avec Dieu et avec ses dieux. À travers elle, un horizon de sens s’ouvre et se dessine. Pour les chrétiens, pour les fidèles du Christ, de sa prédication, de sa vie, cet horizon de sens est celui d’une humanité debout, émancipée de tout ce qui contrarie son épanouissement.

  Les Églises sont devenues expertes dans l’art de répondre aux questions que plus personne ne se pose. La tâche de la prédication est pourtant de prendre sérieusement en compte et en charge l’aventure humaine aux prises avec Dieu et avec ses dieux. Elle doit le faire afin que l’Évangile soit prêché, c’est-à-dire qu’il continue de nous surprendre, de nous interpeller, de nous bouleverser.

  Il nous faut pour cela libérer la théologie de la pensée magique et de ses idoles. Aucune formule consacrée ne détient la vérité de l’ultime. Aucune image de Dieu ne peut l’identifier. Libérer la théologie, c’est couper la barbe de Dieu, et le retrouver au-delà de Dieu…

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À propos Raphaël Picon

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Raphaël Picon (né en 1968) est un théologien français.

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