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L’autorité de l’Église dans une Europe multiculturelle

Timothy Radcliffe est dominicain ; il a été Maître de l’Ordre des Prêcheurs de 1992 à 2001. Sa liberté de parole, ses prises de position sur la société contemporaine, la situation de l’Église catholique et la vie religieuse lui ont donné une audience internationale. Il sillonne le monde pour prêcher et enseigner. Il a écrit le best-seller Je vous appelle amis (Cerf, 2000).

Je souhaite m’exprimer sur « l’autorité de l’Église dans une Europe multiculturelle », en référence au paragraphe 28 de l’Instrumentum laboris [N.D.L.R. : « instrument de travail » : c’est le document élaboré avant l’assemblée du Synode pour en formuler l’ordre du jour.]. Je parle en mon nom personnel.

Au procès de ceux qui avaient conspiré pour assassiner Hitler, en juillet 1944, le juge affirma : « Nous, les nationaux-socialistes, et vous, les chrétiens, n’avons qu’une chose en commun : nous revendiquons, les uns et les autres, l’intégralité de la personne. » Le christianisme revendique le Christ de manière absolue. Mais, dans notre société, toute affirmation absolue est perçue comme totalitaire et suspecte.

L’Europe, au cours de ce siècle, a été crucifiée par des idéologies qui avaient la prétention de l’absolu : communisme, fascisme, nazisme. Une société multiculturelle rejette une telle prétention. Les personnes, y compris les chrétiens, trouvent leur identité dans une multiplicité de sources : leur vie familiale, la politique, leur identité nationale ou ethnique, leur club de football, jusqu’à leur religion. Même parmi les catholiques engagés, nombreux sont ceux qui sont réticents devant une affirmation absolue. Par exemple, certains catholiques accepteront l’enseignement social de l’Église mais se crisperont face à toute intrusion dans leur vie privée. D’autres accepteront l’autorité de l’Église en matière de doctrine sexuelle mais seront mal à l’aise lorsqu’elle critique le capitalisme. Dans une société multiculturelle, chacun fait son choix parmi ce qu’il trouve au supermarché des valeurs. Dans ce contexte, comment pouvons-nous affirmer le Christ de manière absolue ?

La crise d’autorité que nous connaissons au sein de l’Église n’est qu’un symptôme d’une crise d’autorité plus large dans notre culture européenne depuis l’époque des Lumières. En simplifiant à l’extrême : toute autorité extérieure affirmant ce que l’on doit croire ou faire est perçue comme suspecte ; se soumettre à la parole d’autrui signifierait perdre sa liberté et son autonomie. De nombreux chrétiens en Europe éprouvent cette crainte. Nous ne pouvons y répondre en nous contentant d’affirmer avec encore plus de force l’autorité de l’Église. Les gens s’y opposeraient ou l’ignoreraient. Comme le disait saint Thomas d’Aquin, éminente autorité, le recours à l’autorité est le plus faible des arguments.

Alors, que devons-nous faire ? Il m’est apparu clairement en préparant cette intervention qu’il est plus facile de poser la question que d’y répondre. Cependant, l’épisode des disciples d’Emmaüs [Lc 24,13-35] nous offre quelques pistes parce qu’il nous montre comment une crise de l’autorité peut être surmontée.

Les disciples fuient Jérusalem. Ils ont entendu le témoignage des femmes mais ils ne sont pas convaincus. Comme si souvent, les hommes n’ont pas écouté les femmes !

« Quelques-uns des nôtres sont allés au tombeau et ont trouvé les choses tout comme les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. » Les femmes proclament leur foi, mais sans effet. C’est quelquefois ce que nous expérimentons en Europe. Nous proclamons notre foi avec confiance, comme nous devons le faire. Mais souvent notre témoignage ne fera pas autorité. « Lui, nous ne l’avons pas vu. »

Jésus essaye d’abord de les amener à comprendre : « Commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait. » Devant leur aveuglement, il leur explique les Écritures. Il se met aux prises avec leur intelligence. Il essaie de donner sens à leur expérience. Nous voyons là l’autorité de la raison. Il s’agit d’un premier pas : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin ? » Nous devons nous adresser à l’intelligence des hommes et des femmes en leur montrant, dans l’Évangile, la signification de leur expérience. Nous devons faire appel à la raison. Mais cela ne suffira pas car, l’encyclique Fides et ratio l’a montré, notre société est également marquée par une crise de confiance dans la raison. Il faut davantage.

Jésus marche avec les disciples alors qu’ils s’enfuient. Selon Luc, quitter Jérusalem est un acte de désespoir. De même, aujourd’hui, de nombreuses personnes au sein de l’Église sont-elles déçues, désabusées. Jésus ne les arrête pas, il ne leur barre pas la route. Il marche avec eux, il accepte leur hospitalité, il entre dans leur maison et partage leur pain. C’est ainsi que prend fin le voyage qui les éloignait de la foi.

Pour avoir une autorité convaincante, nous devons partager le chemin des personnes, entrer dans leurs peurs, être touchés par leurs déceptions, leurs questions, leurs échecs et leurs doutes. Souvent, nous parlons à des personnes : les femmes, les pauvres et les émigrés, les divorcés, celles qui ont eu recours à l’avortement, les détenus, ceux qui souffrent du sida, les homosexuels, les toxicomanes. Mais ce que nous leur disons du Christ n’aura pas d’autorité réelle tant que, d’une certaine manière, nous ne donnerons pas d’autorité à leur expérience, en entrant dans leurs maisons, en recevant leur hospitalité, en apprenant leur langage, en partageant leur pain, en acceptant ce qu’ils ont à offrir. C’est dangereux, ce sera mal compris, on nous accusera de nous compromettre avec des gens douteux. Mais il y a un bon précédent.

Finalement, les yeux des disciples s’ouvrent lorsqu’ils le voient rompre le pain. Nos paroles auront de l’autorité si elles sont perçues comme des paroles de bienvenue pour les étrangers, des paroles qui rassemblent pour le Royaume. Dans une zone de guerre en Colombie, un de nos frères dominicains a acquis une grande autorité auprès des parties en conflit. Ils les a toutes invitées à venir à la paroisse chaque dimanche : les terroristes, les militaires, les paramilitaires, les gens. Ils pouvaient manger et boire, jouer au football, du moment qu’ils laissaient leurs armes à l’extérieur. Il avait de l’autorité parce qu’il les rassemblait.

Le récit d’Emmaüs culmine avec le retour des disciples à Jérusalem pour proclamer ce qu’ils ont vu. La crise d’autorité est résolue non pas par leur soumission mais par leur proclamation. Eux-mêmes deviennent autorité. La Parole a autorité sur nous mais, en même temps, elle nous donne autorité.

Nous aussi, comme les femmes, nous devons proclamer notre foi avec confiance. Mais nous ne pouvons pas répondre à la crise de l’autorité seulement en affirmant notre foi avec toujours plus de force, en martelant sans fin. Aux yeux de beaucoup, une telle attitude confirmerait leurs craintes quant à la nature de l’autorité de l’Église comme oppressante et destructrice de leur propre liberté. Nous devons montrer que la Parole ne se situe pas simplement au-dessus de nous. Elle est enfouie dans notre être, plus profondément que toute autre parole que nous pouvons prononcer, elle nous constitue, elle pénètre dans les lieux les plus sombres du cœur humain et offre à chacun de nous une demeure. Alors, nous serons à même de parler avec autorité de l’exigence absolue du Christ et de montrer qu’elle nous offre une vraie liberté.

Je vous remercie.

  • Texte traduit par Michel Van Aerde op, président de Domuni.org

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À propos Timothy Radcliffe

Timothy.Radcliffe@evangile-et-liberte.net'

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