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La tentation au désert

Il y a plus d’une bizarrerie dans le récit de la tentation. Un esprit rationnel ne manque pas de remarquer que l’ensemble du récit flotte dans une atmosphère quasi surréaliste. Faut-il pour autant reléguer ce récit dans le magasin des accessoires bibliques désuets ?

  Bizarre ? Que Jésus s’engage dans une retraite spirituelle au désert, afin de se préparer à son activité de prédicateur du Royaume de Dieu, paraît encore assez normal ou tout au moins compréhensible. Mais voilà, le désert est tout sauf un lieu désert. Il s’y trouve bien du monde et il s’y passe bien des choses.

  Tout d’abord il y a l’apparition du diable. Luc ne nous en dit pas grand chose comme s’il cherchait à couper court à toute spéculation démonologique (ce qui est assez sage d’ailleurs), tout en faisant le constat de l’existence du mal qu’il personnifie assez logiquement. En effet, un évangile est une narration et la narration suppose l’existence de personnages. Ensuite, le lecteur se trouve confronté à une série de déplacements instantanés vers des lieux particuliers : le sommet d’une montagne ou le faîte du temple de Jérusalem. Certes la narration suppose de l’action, mais ce type de déplacements quasi magiques heurte notre raison et fait basculer définitivement le récit dans l’irréel. C’est sans compter le duel à coups de versets bibliques auquel se livrent Jésus et le diable ! On est dans un duel de sorciers à coups de formules magiques façon Harry Potter ! Décidément, les codes culturels qui imprègnent les récits bibliques ne sont plus les nôtres et il faut bien de la patience et des connaissances pour franchir cette difficulté.

  Mais à coté de cet étonnement lié à des codes culturels différents, il y a cependant un autre élément très surprenant qui n’apparaît pas à première lecture, qui suppose une vue d’ensemble des récits évangéliques et qui interpelle, au-delà de notre raison, au plan spirituel. En effet, dans ce récit de la tentation, Jésus refuse de faire des actions qui seront pourtant le quotidien de son ministère !

  Il refuse de changer les pierres en pain, mais va plus tard accepter de multiplier pains et poissons pour nourrir des foules ou changer l’eau en vin pour réjouir des noces.

  Il refuse la domination offerte sur les pouvoirs politiques du monde, mais va accepter l’hommage royal qui lui est rendu par ses disciples au moment d’entrer à Jérusalem, pour finir par affirmer devant Pilate son pouvoir sur le politique.

  Il refuse de risquer sa vie en se jetant du Temple, mais n’hésitera pas à mettre sa vie en jeu en se « jetant » dans une Jérusalem hostile et décidée à le faire mourir.

  À chaque fois, il s’agit d’actes similaires et pourtant une fois ils sont rejetés au nom de la lutte contre la tentation, une fois ils sont non seulement acceptés, mais provoqués même. Bizarre, non ?

  La différence tient peut-être au contexte dans lequel ces actes s’effectuent. Dans le récit de la tentation, les actes (s’ils étaient effectués selon la demande du diviseur) serviraient Jésus dans son affirmation de soi. Dans la suite des évangiles, ces gestes sont au service du prochain ou/et au service de Dieu lui-même. Voilà toute la différence.

  La tentation en réalité ne porte pas sur tel ou tel geste, sur tel ou tel acte, mais elle met au centre la relation à Dieu. C’est en cela que le diable est un diviseur. Il cherche à mettre de la division entre Jésus et Dieu.

  Faire face au diviseur aujourd’hui ne consiste pas à s’interroger, dans une casuistique sans fin, pour savoir si tel ou tel geste, acte ou parole sont permis ou pas. Comme pour Jésus, faire face au diviseur, c’est refuser toute chose qui viendrait s’insinuer entre Dieu et moi. C’est refuser toute chose qui viendrait poser mon propre moi au centre de ma vie au lieu d’y poser ma relation à Dieu.

  Une telle approche est difficile à recevoir aujourd’hui où tout nous pousse à construire notre identité en partant de nous, dans une pleine autonomie. Mais une telle approche est salutaire car en nous décentrant de nous, en acceptant de recevoir notre identité de la relation que Dieu veut construire avec nous, nous évitons de tomber dans une dépression mortifère.

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À propos Didier Halter

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est pasteur au service de la Conférence des Eglises Réformées romandes (CH), il est directeur de l’Office Protestant de la Formation (www.protestant-formation.ch).

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