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La peur salutaire

La peur, peur de l’étranger, peur de l’étrange, enferme d’abord dans le silence. Mais elle peut mener à la reconnaissance de l’autre : une peur salutaire.

  « Elles sortent, fuient du sépulcre. Un tremblement les avait saisies, une stupeur. Elles ne disent rien à personne : oui, elles frémissent. »

(Mc 16,8, traduction d’André Chouraqui).

 

 Elles ont vu. On leur a dit. Elles savent et elles ont peur, frappées de stupeur, paralysées. Et pourtant nous dit le rédacteur de Marc, c’est là que commence l’immense aventure : la rencontre avec le Vivant, celui qui est maintenant autre et qu’il faudra re-connaître : l’étrange Étranger.

  Alors de quoi ont-elles peur ? Pourquoi le silence ?

  Je suis confronté à cela, au même questionnement : on me dit, je sais et dans l’instant, l’étonnement me fait me taire. L’étrange, ce que je n’arrive pas à comprendre et/ou accepter me fait peur. Cela me renvoie à moi-même, à la menace que je sens sourdre. Et si l’autre dans sa différence me confrontait à cet autre que je suis moi-même pour moi-même : l’étranger comme tel ?

  Mais après ce moment de silence : la parole. Le besoin de dire. Ne plus se taire, comme les femmes.

  J’ai peur, en effet, de cette rhétorique qui fait ressurgir les vieux démons, ces discours plus ou moins lénifiés sur le bouc émissaire, la valeur supérieure d’une civilisation sur une autre, l’étranger comme un menace… parce qu’au plus profond, si je suis honnête : ça me parle. Tout ce qui s’accommode avec les facilités de mes certitudes, après tout, égoïstement, m’est confortable.

  J’ai peur de la diabolisation qui fait le lit de la terreur et ouvre les portes à toutes les formes politiques, religieuses, sociales de totalitarisme, parce que je sais qu’il est plus facile de faire appel à la pensée unique puisque justement elle évite de penser. J’ai peur que d’aucuns puissent se cacher derrière l’éthique des droits universels en confessant qu’ils partagent les mêmes valeurs que ceux qui se revendiquent du rejet de l’étranger. La démagogie est si flatteuse et là encore si faussement rassurante : la facilité des fausses évidences.

  Alors, comme les femmes : le frémissement, le prélude au dire. Sortir de l’inquiétude, de la crainte, de la peur, de l’angoisse… Après le silence, les mots pour le dire : le premier pas vers la re-connaissance. Celle de l’altérité, de l’autre moi, de tout homme quelle que soit sa différence. « L’étranger te permet de devenir toimême, en faisant de toi un étranger », comme le dit Jabès. Reconnaissance qui me permet de m’affirmer, d’être moi aussi dans ma différence, unique, comme chacun d’entre nous.

  Alors poursuivons, Marc toujours : « Il s’est relevé le matin, elle (Myriam) va et l’annonce, […] quand ils entendent ils n’adhèrent pas. Après quoi, à deux d’entre eux qui marchaient […] il se rend visible sous une autre forme. Ceux-là s’en vont et l’annoncent… » Ça y est, la révolution est en marche : la résurrection n’est pas un catéchisme mais une réalité. « Sous une autre forme » ; l’étranger est celui qui vient, que je peux rencontrer, si je le veux, sans avoir peur.

  Cette peur première qui à fait naître le courage, elle m’a été nécessaire, elle m’a révélé qu’il y avait un danger. Sans elle, je ne pourrais avoir conscience des risques d’être à côté sans le reconnaître, lui, l’étranger ; et qu’il faut peut-être passer par le temps de la peur, du doute, de l’étonnement. Je sais enfin que je peux ne plus me fuir moi-même : peur d’avoir peur. L’autre, audelà de tout ce qui me dé-range est celui qui me permet de me libérer de l’enfermement en moi. La source de la rencontre.

  Alors c’est ce que je trouve dans « la bonne nouvelle », cette évidence qu’avoir peur est salutaire, puisque cet apprivoisement de la différence d’avec l’autre est difficile, car elle est aussi une rencontre avec soi, et donc propice à faire naître des craintes… Mais devant ceux qui m’en dissuaderaient par leurs propos, leurs décisions politiques ou autres, les distillateurs des fausses terreurs et de la haine, devant ceux-là, je n’ai plus envie de me taire.

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À propos Pierre Ruetsch

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est professeur d’histoire, membre de l’Oratoire du Louvre, engagé dans l’accompagnement des migrants et sans papiers à la Clairière (centre social fondé en 1911 par le pasteur Wilfred Monod).

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