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Kalashnikov

  Un couple de parents immergés dans une névrose aux dimensions stratosphériques. Un transsexuel qui sait donner l’heure avant la montre et dire ce qui est arrivé demain. Un enfant en lambeaux, tueur d’une seule série de victimes, celle de sa lignée. Dernière pièce de Stéphane Guérin qui y étripe, avec force ruses et une langue dévergondée où les saillies pleuvent comme des claques, la chienne de vie et son arrière-boutique aux odeurs de vidange, Kalashnikov est une monstrueuse vision de la vacuité de nos existences. Son auteur y revisite à grands jets de vitriol et dans un raffinement d’horreurs le mythe d’Œdipe, atomise le complexe du même nom, poignarde au passage Sophocle et Freud dans les vestiaires de ce match qu’il joue et gagne contre la bienséance de nos représentations sociales. Car ce n’est pas tant la famille qu’il liquide ainsi d’un feu nourri d’esclandres et de clameurs que la faillite définitive d’une entreprise humaine où toute dignité s’est convertie au rendement des productivités, à la violence de l’ignorance, à la versatilité des convictions.

C’est là ce que Pierre Notte, autre auteur habitué à découper sous la lame intransigeante de ses pièces les égarements de notre paraître, orchestre avec une sévérité janséniste. A la profusion de la langue, aux ravages que dispersent les manigances de Stéphane Guérin, il confronte une mise en scène bâtie comme une partie jouée sur un plateau, cadrée d’une lumière d’acier, où roi et reine ne voient rien venir du pion animé par le fou qui leur fera échec et mat. L’auteur met le feu, le metteur en scène invite le diable. Ensemble, ils combinent l’éclat et l’effroi ; s’amuser fait peur quand rire, c’est pourrir un peu.

De cette rencontre naît sur la scène une œuvre d’un chagrin sombre et d’une allègre crânerie que porte un quatuor d’interprètes, eux aussi conduits vers un jeu où chaque mot surgit comme une scarification. On s’affole aux accents de Raphaëline Goupilleau, vertigineuse en épouse et mère indigne, comme piqué par l’amertume dont elle laboure les chairs de son mari et de son enfant. Jocaste sous Actimel, elle forme avec Yann de Monterno, Laïos du pauvre, troublant dans la finesse du désespoir comme dans l’abysse de son inepte entendement des choses, un couple de tortionnaires maléfiques. Contrôlés à vue par le Trans, Annick Le Goff, qui, silhouette aiguisée, voix railleuse d’oracle, rançonne la vie et la mort, impose sa partition de mauvais génie d’une histoire sans héros. Mais avec martyr. Cyrille Thouvenin, affûté, fastueux dans la douleur et brûlant de verve, dont le regard traduit tous les âges des illusions trahies, est cet enfant immolé par le destin odieux. Il en est le prince, il en est la proie. Et le soleil noir de cette comédie de la nuit.

Kalashnikov, de Stéphane Guérin, mise en scène de Pierre Notte, avec Raphaëline Goupilleau, Annick Le Goff, Yann de Monterno, Cyrille Thouvenin. Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 30 juin. www.theatredurondpoint.fr

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