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Jésus dont j’ai entendu quelques témoins

Le texte ci-dessous constitue une tentative de répondre à une demande adressée expressément par un ami de longue date, un frère à dire vrai. Impossible de se dérober à une telle demande, la plus fraternelle.

On a déjà fabriqué suffisamment de statues ou de portraits de Jésus : le roi chargé de libérer son peuple de la domination d’une superpuissance invincible, Jésus meilleur alibi de l’entreprise coloniale, Jésus auteur d’un message romantique où le sentiment serait LA vertu par excellence, voire le meilleur avocat du désir humain ; Jésus fondateur du christianisme, voire de l’Église, en clair celle qui s’affirme comme la seule légitime, et encore le « petit Jésus » qui, naguère, servait de caution à des parents pour gronder leurs enfants, etc. Je ne me pardonnerais pas d’en rajouter à une telle liste évidemment très partielle. Mais je ne peux non plus me cacher que le Jésus qui m’habite a subi en moi des accommodations, des arrangements du fait de mon histoire, de ma personnalité, de souvenirs.

Je voudrais donc remettre une fois de plus en chantier les leçons apprises, dont je suis pourtant très reconnaissant envers celles et ceux qui me les ont données, proches, amis, catéchètes, prédicateurs, voire enfants, même « ceux qui sont à la mamelle » (Ps 8,3). Je voudrais soumettre ces leçons retenues et ma propre étude à l’étalon du témoignage biblique, le plus sûr. Il ne saurait en effet être ramené à aucune mode, à aucune culture triomphante, à aucune exploitation tendancieuse. Jésus est trop vivant, trop libérateur pour être emprisonné dans des mémoires, des catéchismes, des rites. Mais il requiert toujours des témoins, faillibles certes, mais à qui il est demandé d’être partie prenante ! Partie prenante, mais à coup sûr débiteurs, encore et encore, des témoins bibliques. Vatican II a courageusement réaffirmé à l’adresse du peuple catholique ce primat indiscutable du témoignage biblique sur tous les autres. J’atteste volontiers qu’il a ainsi apporté une contribution irremplaçable au dialogue œcuménique, au bénéfice duquel je me range sans réticence.

Je me convaincs qu’à notre époque, il est urgent de discerner, comme premier message de Jésus, ce chemineau sans diplôme ni certificat d’honorabilité, que le Dieu de Jésus n’est pas le Tout-puissant auquel se cramponnent curieusement les Églises depuis des siècles. Elles s’avèrent pourtant incapables de résoudre les impasses dans lesquelles cette désignation non biblique engage les chrétiens. Ce n’est pas le lieu ici de passer en revue ces impasses : l’état évident de notre monde y suffit. J’ai parlé d’urgence : celle de rompre avec une notion païenne de Dieu, celle de toutes les religions : dieu comme puissance surnaturelle. De Jésus j’apprends au contraire et réapprends que son Dieu, celui qu’il nous invite à appeler Père, notre Père n’est pas à classer parmi les puissances surnaturelles que toutes les religions baptisent à leurs manières respectives. Le Dieu de Jésus, je peux dire d’Israël et de Jésus, est tout autre. Il est Père. « Quand vous priez, dites : Père ! » (Luc 11,2).

Ce refus d’un dieu tout-puissant, il faut y insister, n’est pas d’abord le résultat de ce qu’on a appelé la sécularisation : il me vient d’abord de l’écoute sans cesse reprise de la prédication de Jésus. Notre monde n’est pas le grand mécano dont Dieu serait censé s’amuser dans ses moments de loisir ! Mais il n’est pas davantage un jouet délaissé. C’est un monde visité. Ce visiteur porte le nom de Jésus. Il a reçu quelques surnoms, généralement mal intentionnés, et de nombreux titres alors que lui-même n’en a revendiqué aucun. Ma première tâche consiste donc, encore et encore, à le libérer de ces accoutrements encombrants. Libérer Dieu de son déguisement de puissance surnaturelle, libérer Jésus des costumes qui risquent de nous présenter un personnage assigné à figurer dans une cour royale. « Prenez sur vous mon joug et laissez-vous instruire par moi, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos » (Matthieu 11,29).

Jésus est toujours Jésus de Nazareth, né en – 4 ou en – 6 ( !) selon les calculs d’historiens modernes. Leurs prédécesseurs ont voulu affirmer qu’avec la naissance de Jésus commençait une « ère chrétienne », que l’histoire du monde entier prenait un tournant décisif. Pieuse intention, qui a plutôt desservi la manière propre à Jésus d’être pour le compte de Dieu le vrai souverain de la Création. Reste, malgré les démentis accumulés de fait par les chrétiens eux-mêmes, que ce Jésus, son témoignage qui culmine dans sa mise à mort et son inconcevable résurrection, ce Jésus est à la dimension du monde et de son histoire. Ce Jésus ne m’appartient pas, il n’appartient pas à une Église ni aux Églises. Il serait plutôt le « cadeau de Noël » par excellence, il est vrai pas mieux traité que bien des cadeaux de Noël qui se cassent, s’oublient, se périment.

Je veux le respecter, le chercher encore et encore, sachant qu’il ne saurait devenir un objet, objet de connaissance, de piété, de pratiques religieuses, parce qu’il est une personne unique comme toute personne, et qu’il a laissé une trace encore incontournable de nos jours, sans laisser pourtant le moindre écrit : simplement par sa prédication, son enseignement. Je sais bien qu’il n’a pas eu affaire à des journalistes ni à des reporters armés de micros et de caméras, et que sa prédication, son enseignement, ses actes accomplis en public (ou dans une maison où, par exemple, il vient de rendre la vie à une fillette considérée comme morte par les siens, ou encore chez un notable dont il a accepté l’invitation), je sais bien que tout cela m’est parvenu par l’intermédiaire de témoins, d’une chaîne de témoins, indirects mais conscients d’avoir à discerner en ce Jésus, éliminé si facilement, le porte-parole par excellence de Dieu, et même le visage que Dieu veut avoir pour nous. Je me dis souvent que, s’il y a un miracle à discerner aujourd’hui, c’est qu’il y a encore des chrétiens malgré l’état de notre monde, et après tant de contre-témoignages de la part des chrétiens, tant de crimes voulus par l’Église (l’Inquisition, par exemple !), et malgré une volonté de puissance toujours renaissante. On a ainsi parlé de « nations chrétiennes », de rois très chrétiens (Louis XIV !) ou de rois très catholiques (en Espagne), d’Europe chrétienne, de civilisation chrétienne naturellement dominante… jusqu’à l’effondrement de ce mythe.

Comment comprendre qu’à notre époque, après tant de désastres, tant de violence, tant d’injustice dans nos sociétés il y ait encore des hommes et des femmes, des pauvres et même des riches qui se veulent chrétiens réellement, envers et contre tout ? Je ne trouve pas d’explication chez les historiens, ni chez les sociologues, ni chez les « psy » de toutes sortes, ni ailleurs. Mais cette persistance d’une foi chrétienne malgré son extrême diversité, malgré surtout les énormes inconséquences de ceux-là même qui se réclament de ce petit juif du temps jadis, ce n’est bien sûr pas une preuve. Mais j’ai bien lieu d’être intrigué, alerté, impressionné, voire puissamment stimulé : qui donc est là derrière ? Qu’est-ce qui peut bien éclairer cette obstination de quelques-uns à chercher dans cet homme, dans sa prédication, son enseignement, sa brève histoire telle qu’elle nous est parvenue, bien autre chose qu’une idéologie : une source de vie, effective aujourd’hui encore ?

Qu’on ne s’y méprenne pas : je ne suggère pas que la persistance de la foi constitue une preuve, celle d’une divinité à l’œuvre. Une preuve m’empêche de croire, parce qu’elle réclame de moi un ralliement raisonné, alors que Jésus me demande de croire en lui, c’est-à-dire d’engager mon existence, pas moins, sur sa qualité de témoin. La foi, c’est bien autre chose que l’adhésion à une religion ! C’est une existence engagée, pas moins !

Ce disant, je souligne l’humanité de Jésus de Nazareth, ce témoin sans autre ressources qu’une parole prêchée de mille manières et des témoins, des disciples évidemment faillibles, critiquables, voire capables de se discréditer eux-mêmes. Je me méfie du zèle divinisateur déployé par bien des théologiens et dans le discours dominant des Églises. Ce zèle me prive de Jésus, ce petit juif d’hier tellement bien ressuscité qu’il habite bien des vies, parle et écoute nos cris, nos paroles d’amour, qu’il provoque mon sourire et une paix qui ne ressemble pas à un confort égocentré.

J’ai bien sûr entendu disserter sur les « deux natures » du Christ, dont on a fait un dogme intouchable. Mais ce dogme est par trop étranger aux témoins bibliques, qui ne recourent jamais à la notion grecque de nature, jamais surtout à la notion de nature divine ! N’est-ce pas une audace aveugle que de parler de nature à propos de Dieu, comme si nous en savions quelque chose ? Et ce qui me paraît trop mal dit en termes de nature humaine à propos de Jésus prend autrement de vigueur si, à l’école des témoins bibliques, je me laisse impressionner par un Jésus qui se dévoile par la qualité de sa relation : avec ce Dieu qu’il appelait Père et qu’il nous offre d’appeler de la même manière ! Du coup avec quiconque se laisse inviter, accueillir, engager dans cette relation inséparable avec son Dieu et avec tant d’êtres humains.

À diviniser Jésus – au lieu de le considérer comme le Crucifié-Ressuscité – on me prive d’un élément essentiel de l’Évangile ! Jésus est l’homme selon Dieu, l’homme partenaire de Dieu, l’homme qui vit réellement de la Parole de Dieu, ce pain de vie que ne fabrique aucune boulangerie. Dans le monde difficile où je vis (en privilégié, je ne saurais l’oublier !), dans ce monde sécularisé et pourtant si obstiné à se fabriquer des dieux, je peux m’appliquer à demeurer une créature de Dieu, non pas méritante mais reconnaissante, puisque je suis accueilli par un amour qui me précède et ne se lasse pas. Parce que Jésus est cet homme selon Dieu, je sais que j’ai chaque jour à inventer une vie reconnaissante, activement reconnaissante. Parce que Jésus est cet homme selon Dieu, je suis libéré de la folle ambition de construire une « tour de Babel » avec d’illusoires mérites, de fragiles exploits : je veux et je peux inventer au jour le jour ma vie reconnaissante, et recommencer malgré mes échecs. Parce que Jésus est cet homme-là, je suis vacciné contre le racisme, et je suis volontiers un traitement, très libérateur au demeurant, contre la volonté de puissance, contre l’amour de l’argent, contre le besoin de me venger, contre la rancune, contre l’orgueil et le besoin de juger de haut bien des gens dont je ne peux partager la philosophie. Parce que Jésus est cet homme-là, je n’ai pas peur de la mort, ni du déclin qui m’y conduit déjà depuis un certain temps. Parce que Jésus est cet homme-là, je n’éprouve nul besoin de spéculer sur un au-delà de la mort : il me suffit d’être « avec Christ », selon la puissante expression utilisée par l’apôtre Paul. Parce que Jésus est cet homme-là, je ne saurais manquer de prochains ! Que mes insuffisances indiscutables ne me dispensent pas de dire merci !

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À propos Étienne Babut

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Pasteur de l'Église Réformée de France, Lille

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