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Jean-Paul de Dadelsen (1913-1957)

Cette année 2013 marque le centenaire de la naissance de Jean-Paul de Dadelsen. Né à Strasbourg, le plus grand poète alsacien du xxe siècle est méconnu du grand public. Cet homme d’action, personnalité hors du commun, nous est présenté par Évelyne Frank qui lui a récemment consacré un livre (Jean-Paul de Dadelsen, la sagesse de l’en bas, éd. Arfuyen, 2013).

  Il est réformé, connaît bien son protestantisme et l’aime. Mais il emploie du latin dans sa prière, invoque Sainte Odile et dit son respect pour le curé d’Ars. Il aime l’écriture. Mais il veut l’action. Pendant la guerre, il rejoint clandestinement les FFL, obtient son brevet de parachutiste, sert dans les services d’information du général de Gaulle. Il aime la France, et son Alsace natale, mais passe presque toute sa vie à l’étranger, oeuvrant pour l’Europe aux côtés de Denis de Rougemont, de Jean Monnet. Jean-Paul de Dadelsen est un homme libre.

  Certes, il a ses addictions : cigarette, femmes, belles voitures. Il connaît le gouffre. Salomon des temps modernes, superbe et désabusé, il a la « sagesse de l’enbas ». Il dépose sa désinvolture et avoue sa vulnérabilité, sans se renier pour autant. Il empoigne « sa pauvre vie, comme chacun » (Poèmes et lettres à l’oncle Éric). Quand il écrit, il est déjà en sursis. Il mourra à 44 ans d’un cancer du poumon métastasé au cerveau.

  Son oeuvre poétique est restée fragmentaire. Camus voulait la publier mais il mourut lui-même avant. Nous disposons de Jonas (J), aux éditions Gallimard 1962, des Poèmes et lettres à l’oncle Éric, chez Arfuyen 2013, de Goethe en Alsace et autres textes (au Temps qu’il fait, 1982).

  Dadelsen a une écriture généreuse, sensible à la splendeur du monde jusque dans le terrible. Il invite à rêver grand. Ceci peut passer par la prière, avec et contre l’« Éternel ». Le voyage a une part importante dans ce projet. Il devient même métaphore de nos existences, tendues vers une origine paradoxalement devant nous : « Tu connais, je connais cette patrie qui te ressemble, / Cette promesse de la nuit. / Cette terre pardelà les eaux, cette demeure sur l’autre rive, / Ce pays toujours retrouvé. » (J 52)

  Vivre ne va pas de soi. Souvent la « mélancolie » mortifère vient hanter ces pages, aux nombreux couchers de soleil. Elle voudrait restreindre les horizons y compris intellectuels, exclure l’invisible donc l’inattendu, immobiliser. Alors vivre est un effort constant. Combat doit être livré, à la f açon de Jacob. (J 35). Vivre, c’est aussi exaltant, estime Dadelsen. Notre dignité se joue là. Ne pas relever le défi serait désertion : « Inutile d’écourter ce voyage, de revenir, / Les mains vides / Comme un enfant qu’on envoyait aux champs porter nourriture / Et qui prit peur / Et revint, sans courage, sans amour nouveau, rapporter à la maison / Des larmes qui ne désaltèrent pas. » (J 53) Il s’agit enfin d’honorer la vie par solidarité avec les défunts : « Ombre, […] que puis-je faire pour toi ? » (J 90)

  M’ont impressionnée les poèmes écrits à 1 h, 2 h du matin, après l’opération qui défigura Dadelsen, beau, avant, comme un acteur d’Hollywood. Pas de plainte, pas de colère, pas d’amertume. L’auteur maintient le cap de la vie, en dépit des dégâts bien évalués, fait preuve d’humour, remercie pour l’existence. Il pratique une sorte de phénoménologie du corps en ces circonstances. Par fidélité-même à l’incarnation, il s’élance : « Je serai nettoyé si / J’éclate au vent comme citrouille vieille. » (J 148)

  Puissent les publications actuelles, livres et articles, autour du centième anniversaire de sa naissance, nous rendre Dadelsen plus proche. Car c’est un homme complexe, un auteur de qualité et un chrétien authentique. Il peut devenir le compagnon de route d’un moment. Au-delà, nous nous surprendrons à reprendre, en des heures décisives, telle parole, saine, tonifiante, reçue de lui bien à propos.

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À propos Évelyne Frank

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