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Évolution et enjeux de la catéchèse

La réalité nous questionne, nous et nos enfants. La délibération avec soi, le monde, les autres est notre lot quotidien. Des événements douloureux ou heureux suscitent des interrogations, provoquent des réactions, engendrent une recherche. Pris dans une réalité fondamentalement énigmatique, nous avons besoin d’un instrument de navigation comportant des compétences cognitives, techniques, religieuses, émotionnelles et sociales. Un instrument qui nous permettra de trouver notre chemin dans les dédales de la vie. Aux prises avec la vie, nous sommes en quête de réponses et de sens. Les enfants et les jeunes nous rappellent en permanence l’importance de cette recherche. Ils nous obligent à rendre compte de nos valeurs, de nos convictions et de nos espérances. Ils sont l’antidote à nos immobilismes personnels et à nos crispations doctrinales.

  La catéchèse s’inscrit dans cette logique et représente l’un des outils dont les communautés chrétiennes se sont dotées pour répondre à ce questionnement. Si l’on analyse l’évolution de la catéchèse, on remarque clairement le souci des chercheurs et des praticiens d’envisager leur réflexion théologique et pédagogique dans son rapport avec leur temps. La catéchèse est pensée en contexte. Historiquement, cette logique contextuelle s’avérera extrêmement fructueuse et, au fil des siècles, elle s’installera, du moins dans la tradition protestante, comme la dimension fondamentale et indispensable à toute réflexion visant le renouveau de la catéchèse. C’est également le point de départ de mon propos.

Durant la deuxième moitié du XXe siècle, un important changement de contexte s’opère dans nos sociétés occidentales. Nous passons d’un contexte homogène à un contexte hétérogène. De quoi s’agit-il ?

  Le contexte homogène se caractérise par une certaine uniformité consensuelle, par des habitudes et des rôles sociaux relativement stables, des transformations lentes et par un certain repli sur soi-même n’accordant que peu d’intérêt à d’autres cultures ou d’autres religions. La tendance générale consiste à pérenniser les valeurs et les normes établies. Dans ce contexte, on apprenait souvent un métier que l’on pouvait exercer sous la même forme sa vie durant ; les programmes scolaires ne variaient qu’imperceptiblement d’une génération à l’autre ; le catéchisme suivi par les enfants était relativement proche de celui de la génération des parents ; les modèles, les rôles sociaux et individuels s’inscrivaient dans une certaine continuité. Parler de doctrine ou de pratique religieuse sous-entendait un discours concernant presque exclusivement les traditions chrétiennes.

  Bref, le contexte homogène repose sur un système de références partagées peu ou prou par l’ensemble des acteurs de la vie sociale et communautaire. L’éducation religieuse qui s’y développe est de type initiatique : il convient d’introduire les plus jeunes membres des communautés religieuses aux rôles, aux valeurs, aux compétences et aux connaissances reconnues et requises pour trouver sa place dans le monde adulte. Dans cette perspective, les catéchètes sont des personnes instruites qui enseignent des non-initiés afin de leur donner la possibilité de trouver leur place dans la communauté. L’enfant est un adulte potentiel qui doit être formé de telle sorte qu’il puisse assurer la pérennité du système en place. Il est perçu comme une pâte molle qu’il convient de modeler selon les normes en vigueur. On attend de lui la conformité et l’adaptation. La différence apparaît comme une erreur. Le refus est qualifié de rébellion. Les jeunes membres de la communauté sont appelés à partager les mêmes certitudes que leurs aînés et encouragés à s’approprier l’instrument de navigation que ceux-ci leur proposent.

  À l’inverse, le contexte hétérogène est marqué du sceau de la pluralité des références. Les traditions culturelles et religieuses sont multiples. Les jeunes membres de la société sont confrontés à un grand nombre de possibilités. Le contexte hétérogène les place devant une espèce de questionnaire social à choix multiples. Le modèle familial traditionnel, par exemple, ne représente plus qu’une forme parmi d’autres. On n’apprend plus un métier pour la vie et la jeune génération en apprendra vraisemblablement plusieurs au cours de sa vie. De nouvelles valeurs surgissent, de nouvelles références se profilent, d’autres compétences sont requises. Les normes et les usages auxquels un projet de vie social et individuel peut avoir recours pour se construire sont divers, souvent contradictoires. Réaliser un projet, endosser un rôle, acquérir des convictions implique toujours un effort de créativité et d’invention. Bref, la logique de pérennité, de duplication à l’identique s’avère insuffisante.

  L’effort d’éducation religieuse ne rime plus avec initiation, mais il s’organise autour de l’idée d’outiller les jeunes membres de la communauté afin de leur donner les compétences et les moyens de construire par eux-mêmes leur vie et leurs convictions religieuses. L’effort pédagogique ne vise plus la conformité mais l’autonomie créatrice. L’enfant n’est plus la pâte molle devant être modelée en conformité avec des exemples existants, mais il devient un sujet auquel on donne l’occasion et la possibilité de choisir les valeurs et les convictions qui lui permettront de construire son instrument de navigation.

Le changement de contexte modifie la socialisation des plus jeunes membres de la communauté dans trois directions :

  Premièrement, les jeunes membres de la société ne sont plus confrontés à une seule tradition mais à plusieurs. Ils font des expériences et des rencontres diverses. Prenons un exemple quotidien : chez nous en Suisse, il n’est pas rare qu’un enfant de 10 ans soit minoritaire dans sa classe d’école en tant que suisse et chrétien dont la langue maternelle est le français. Il y rencontre chaque jour d’autres cultures, d’autres langues et d’autres traditions religieuses. Une multiplicité de possibilités s’offre à lui pour comprendre et décrypter la réalité.

  Deuxièmement, les jeunes membres de la société multiculturelle apprennent leurs compétences sociales, religieuses et relationnelles dans le cadre élargi de la famille, dans ce qu’on pourrait appeler leur propre tribu. Mais les normes et les valeurs ainsi intériorisées serontrapidement mises en concurrence avec celles d’autres tribus. Cela peut conduire à des incompréhensions réciproques, voire à la confrontation violente. Les jeunes découvrent que les diverses traditions ne peuvent pas simplement être mises les unes à côté des autres, mais qu’elles impliquent la recherche d’une compréhension de l’autre dans un dialogue non-violent. En même temps, ils s’aperçoivent que cet échange va peut-être enrichir et modifier leurs propres convictions. La différence devient une interrogation légitime qui revendique inévitablement le dialogue et remet peut-être en cause leur propre instrument de navigation.

  Troisièmement, les modèles sociaux traditionnels du contexte homogène étaient porteurs de promesse, dans la mesure où ils avaient fait leur preuve et représentaient une garantie face à l’avenir. Ils s’inscrivaient dans la durée et leur pertinence était reconnue. Y adhérer représentait une protection contre les mécanismes d’exclusion et de condamnation. Si l’on pouvait, en contexte homogène, promettre à celui qui avait une bonne formation professionnelle qu’il ferait sans difficulté son chemin dans la vie, en contexte hétérogène, les dérives financières et spéculatives de l’idéologie du libéralisme laissent sceptiques. La promesse n’est plus crédible. À ce sujet, il est symptomatique de constater aujourd’hui un prolongement systématique de l’adolescence dans nos sociétés industrielles. L’engagement est reporté, on s’attarde dans sa propre tribu qui est utilisée comme camp de base permettant différentes expéditions exploratoires.

  Je résume : par leur socialisation en contexte hétérogène nos catéchumènes apprennent, qu’ils le veuillent ou pas, trois choses :

  1- la relativité des réponses proposées par la société adulte aux questions du sens que leur pose la vie ;

  2- la nécessité de choisir entre différentes réponses. Ils sont entraînés vaille que vaille dans ce que les sociologues appellent le bricolage biographique ;

  3- l’importance de l’expérimentation et de la vérification des réponses qu’on leur propose. Ils ne peuvent plus nous croire sur parole mais attendent des propositions dont ils peuvent mesurer la plausibilité.

  C’est là, à mon sens, que se situent les enjeux de la catéchèse. Pourrons-nous rejoindre les enfants et les jeunes dans leur questionnement irrémédiablement marqué du sceau de la multi-culturalité et de la multireligiosité ?

Catéchisme protestant datant de 1845 de Henry et Eliza Spalding, missionnaires presbytériens actifs à Lapwai (Idaho). Ce type d’illustrations est inspiré des « échelles » du catéchisme de 1839 (aujourd’hui perdu) du pasteur méthodiste Daniel Lee qui enseignait à Willamette Valley.Le changement de contexte implique une refonte de la catéchèse, j’en évoque trois axes susceptibles de relever les nouveaux défis de la catéchèse :

  1- Par leur socialisation en contexte hétérogène, les enfants et les jeunes sont habitués à la diversité des réponses. Devant leur foisonnement, ils doivent choisir, entrer en débat, devenir chercheurs, s’engager dans une recherche jamais achevée. Ils savent que les réponses divergent. C’est le questionnement, les questions partagées qui les relient les uns aux autres. Dans un contexte hétérogène nous sommes tous enfants des mêmes questions. Nous devrons parler d’une pédagogie de la recherche, de la découverte et de la construction. La catéchèse n’est plus le lieu où l’on explique et où l’on transmet une réponse, il est le lieu où se rassemble une communauté de chercheurs. Elle est un laboratoire.

  2- Les enfants et les jeunes qui nous sont confiés en catéchèse ne nous appartiennent pas. Nous ne pouvons pas et ne devons pas les fabriquer à notre image. Nous ne pouvons que les aider à se construire eux-mêmes, à « faire oeuvre d’eux-mêmes », comme disait Pestalozzi (1746-1827). Nous ne pouvons que leur apprendre à se forger par eux-mêmes les convictions qui les porteront dans les énigmes de la vie. Dans ce laboratoire de recherche, nous serons ceux qui mettent à leur disposition les ressources qui nous ont guidés dans la construction de nous-mêmes. Nous devons leur offrir la possibilité de devenir un « je », un sujet capable de dire ses convictions et d’entrer en dialogue. Et pour les aider à l’émergence de leur « je », nous soumettrons à leur examen critique l’histoire de l’incroyable rencontre entre Dieu et les humains pour qu’ils la découvrent et nous disent quel en est le sens pour eux.

  3- Une catéchèse ancrée dans un contexte hétérogène devra immanquablement organiser son espace de telle sorte que le débat, la confrontation entre des réponses différentes, le vivre ensemble se déploient sans violence. Non seulement le sujet s’initie à la délibération avec lui-même et avec Dieu, mais il s’exerce également au dialogue avec ses semblables. Il apprend la diversité des points de vue ; il reconnaît l’exigence de l’échange. Il découvre la dignité de la position de l’autre, ses droits et sa légitimité. Il apprend à humaniser la vie en vivant dans une communauté pacifiée, celle où la diversité est une chance et le débat un enrichissement.

  Organisé selon ces trois axes, le laboratoire de recherche de la catéchèse fonctionnera alors aux yeux de ses usagers comme un lieu de vie où il est possible de mesurer au quotidien la plausibilité de l’instrument de navigation que nous offrent les traditions chrétiennes.

Comment mettre en oeuvre le changement de paradigme dont nous venons de parler ? J’envisage trois directions :

  La première direction correspond au défi de la place centrale du questionnement. Une telle catéchèse s’efforcera toujours de prendre le questionnement existentiel des catéchumènes au sérieux. C’est à partir de lui que la communauté des catéchètes et catéchumènes chercheurs exploreront, d’une part, les traditions bibliques et, d’autre part, les idées de notre temps pour y chercher de possibles solutions. Les différentes réponses trouvées feront l’objet d’un débat, d’un dialogue respectueux et d’une mise à l’épreuve au terme desquels chacun et chacune pourra construire ses convictions personnelles.

  La deuxième direction correspond au défi de l’émergence du sujet autonome. Une telle catéchèse commencera dans la petite enfance et se prolongera jusqu’à l’adolescence. Elle permettra ainsi la lente émergence d’un sujet autonome. Au terme de ce parcours d’enseignement et d’apprentissage, les catéchumènes auront acquis les compétences nécessaires pour se situer face à la promesse de l’Évangile. Peu importe par ailleurs, qu’ils la rejettent ou se l’approprient, puisque la foi reste un don de Dieu dont nous ne disposons pas. Nous ne pouvons fabriquer des croyants. Tout au plus, pouvons- nous être l’occasion de la foi.

  La troisième direction correspond au défi de la construction communautaire. Dans une telle catéchèse, la manière de vivre ensemble prend une importance décisive. On établira, par exemple, une charte de la vie communautaire garantissant à chacune et chacun sa place, sa dignité, sa liberté de parole. Une charte faisant de l’espace catéchétique un lieu protégé dans lequel chacune et chacun est accueilli et peut être luimême. Une catéchèse communautaire devra également être ancrée dans la communauté paroissiale car celleci constitue, du moins dans l’idéal, le lieu social où les traditions chrétiennes se concrétisent et déploient leurs conséquences au quotidien. Elle constitue la structure de plausibilité dans laquelle les chercheurs du laboratoire catéchétique pourront mesurer la pertinence de l’Évangile.

Concrètement, une telle catéchèse pourrait se dérouler en trois temps et sous forme d’ateliers.

Le premier sera destiné aux 5 – 8 ans. Je propose de l’appeler l’atelier du conte. Les enfants y découvriront des histoires bibliques mettant en scène la grande histoire de la rencontre entre Dieu et les humains. Nous leur en raconterons le plus grand nombre possible afin qu’ils disposent par la suite d’un large répertoire de ces récits. Dans ce premier atelier, il est essentiel que nous procédions selon le principe de l’abstinence théologique. J’entends par là qu’il convient de raconter simplement les histoires bibliques, de laisser les enfants intérioriser ces récits par le mime, par le dessin ou par le chant. Les enfants partiront à la découverte de ce trésor narratif dans une ambiance de célébration festive, accueillante et joyeuse. Pour eux ce sont de fascinantes et belles histoires ; n’allons pas gâcher leur plaisir en parasitant les histoires par nos bavardages théologiques d’adultes. Ne les rendons pas ridicules en leur faisant ânonner nos mots d’adultes. La quête du sens n’est pas de cet âge, elle viendra plus tard. Par contre, il est décisif que nous leur racontions les histoires bibliques avec toutes leurs aspérités, telles qu’elles sont. Abstenons-nous d’intégrer des commentaires explicatifs au récit, interdisons-nous d’y ajouter une conclusion voulant donner sens au récit, refusons d’épurer et de censurer, voire d’embellir les récits sous prétexte qu’ils sont trop invraisemblables ou trop cruels. Évitons de ne sélectionner que les belles histoires, nous ne ferions qu’appauvrir et tronquer les richesses de notre tradition. Au sortir de cet atelier, nos enfants connaîtront une bonne cinquantaine d’histoires bibliques. Ils les auront découvertes dans leur diversité et leurs ressemblances, dans leur caractère énigmatique, dans leurs excès et leur fascinante beauté ; ni plus ni moins, mais c’est amplement suffisant.

  Cet atelier pourra être intégré à la communauté paroissiale par le biais d’un culte dominical mensuel. Les enfants participeront au début du culte et l’histoire leur sera racontée au moment liturgique de la lecture de la parole. Ils se retireront ensuite dans leur atelier pour s’approprier le récit. Ils rejoindront ensuite la communauté paroissiale au moment de l’apéro.

Catéchisme du frère Pedro de Gante (Pieter van der Moere, c. 1480 – 1572) à usage des populations d’Amérique latine.Le deuxième atelier est celui du langage symbolique. Il est destiné aux 9 – 11 ans. C’est l’âge de la découverte curieuse du monde, la période où les enfants interrogent les récits sur leur cohérence par rapport à la réalité. C’est le temps de cette perspicacité implacable qui demande si ces histoires sont vraies, si elles se sont vraiment passées comme on le raconte. Jésus a-t-il vraiment marché sur l’eau, car je sais par expérience que lorsque je vais à la piscine, je ne peux pas marcher sur l’eau ? Comment accueillir cette curiosité critique ? À mon sens, il conviendra de faire preuve ici d’une abstinence apologétique. En d’autres termes, plutôt que de vouloir « sauver » le récit biblique face à la critique des enfants en leur expliquant, par exemple, que Jésus, puisqu’il est Fils de Dieu, peut faire ce que nous ne pouvons pas, il sera au contraire essentiel de favoriser ce moment critique, de les laisser discuter, chercher et débattre. Cette démarche est indispensable à une juste compréhension du statut du langage biblique. Elle représente le passage obligé vers une découverte du sens des récits bibliques. Avant cette approche critique, c’est-à-dire à l’âge de l’atelier du conte, l’enfant comprend le récit biblique comme autant d’images descriptives de la réalité extérieure. Dans cette première phase, il pense que le texte biblique dit le monde tel qu’il est ; sa compréhension du langage est technique, descriptive, orientée vers l’extériorité. Plus tard, sa critique, née de son expérience personnelle avec la réalité, signale qu’il découvre intuitivement un deuxième niveau de langage ; un niveau plus personnel, qui ne se contente pas de décrire la réalité en extériorité, mais qui exprime la relation, la délibération intérieure avec celle-ci. Un langage qui me dit, qui dit mon être dans le monde. Bref, un langage symbolique qui ne saurait être confondu avec la description exacte de faits historiques. Si au niveau du langage technique, la vérité se confond avec l’exactitude, au niveau du langage symbolique, la vérité consiste à dire en vérité mon rapport à la réalité, à moi-même, aux autres et à Dieu. L’atelier du langage symbolique permettra aux enfants de découvrir la dimension symbolique des histoires bibliques. Une chose reste certaine, si nous refusons à nos enfants cette quête critique, sous le prétexte fallacieux, qu’il ne faudrait pas ébranler leur foi enfantine, alors nous leur aurons menti et leur aurons donné tous les bons arguments pour se déclarer athées à l’âge adulte.

  Dans cet atelier du langage symbolique, le rapport à la communauté sera plus personnalisé. Les enfants accompagneront leur travail d’exploration du langage par des enquêtes de terrain chez les membres de la communauté ; ils y rencontreront le scientifique, le théologien ou le sceptique pour partager leurs questions critiques. Finalement, les enfants pourront régulièrement présenter le résultat de leurs recherches sous forme de prédication lors du culte dominica

Finalement, les jeunes pourront terminer leur parcours catéchétique dans l’atelier de la vie. Cet atelier est le lieu où l’on se retrouvera pour mettre à l’épreuve le trésor découvert dans les deux premiers ateliers catéchétiques. Ce lieu de vie ressemblera à une scène de théâtre sur laquelle on mettra en scène des scénarios quotidiens pour les enrichir et peut-être les modifier à la lumière de scénarios inspirés des récits bibliques. Un exemple : le camp de catéchisme se déroule dans une colonie qui, pour l’occasion, a été transformée en un paquebot de croisière. Une avarie dans la salle des machines oblige le bateau à accoster sur une île déserte. Parti en exploration sur l’île, l’équipage en ramène un unique vestige : une brochure intitulée « source de vie ». Ce livret contient une série de textes bibliques, des textes d’autres traditions religieuses et des textes représentatifs des idéologies contemporaines. Le défi posé aux participants est le suivant : en attendant que les machines soient réparées et que nous continuions notre croisière, nous devons nous mettre d’accord sur la manière d’organiser notre vie sur le paquebot. Pour ce faire, nous disposons de la seule brochure retrouvée sur l’île déserte et toute règle de vie, toute activité devra être en conformité avec celle-ci. Parmi les nombreux défis à relever, l’un d’eux consiste à organiser un repas suite à la découverte par les cuisiniers du manque de nourriture. En groupes, catéchumènes et catéchètes se mettent au travail. Une des solutions proposée invite chacune et chacun à mettre à disposition de tous une partie de ses réserves personnelles de biscuits, boissons ou autre chocolat. Pour justifier cette solution, le groupe s’inspire du récit de Mc 6,35-44, la multiplication des pains. Certes, l’exégète en nous risque fort d’être sceptique, et pourtant il sera alors décisif que les catéchètes s’astreignent à une abstinence dogmatique. En effet, les catéchumènes s’essaient à l’interprétation, ils tentent de mettre le texte biblique en relation avec leur situation, ils sont des chercheurs, ils s’inscrivent dans une dynamique de construction, ils font oeuvre d’eux-mêmes, ils construisent leur instrument de navigation. Il serait fatal d’interrompre ce mouvement sous prétexte qu’il ne va pas dans la direction que nous voulions. Dans l’atelier de la vie, les catéchumènes feront leur premières armes théologiques, ils apprendront à se confronter existentiellement au texte biblique, ils s’exerceront à le confronter à d’autres ressources, à d’autres propositions. Notre tâche ne sera pas de les corriger pour les contraindre à penser et vivre comme nous souhaiterions qu’ils le fassent, mais bien d’organiser et de promouvoir ce mouvement de recherche.

  Nous le savons, l’adolescence est aussi l’âge de la prise de distance avec le monde adulte. Il sera donc judicieux que la communauté paroissiale ne s’immisce pas dans cet atelier de vie, mais qu’elle porte simplement un regard amical et intéressé sur lui. Elle a le devoir de signaler aux catéchumènes qu’elle prend leur travail au sérieux. Elle est le forum bienveillant devant lequel se déroule le travail catéchétique. Elle pourra définitivement manifester sa reconnaissance du travail effectué lors de la confirmation, en disant haut et fort aux confirmands : bienvenue, nous sommes heureux d’accueillir aujourd’hui des filles et des garçons aux compétences religieuses remarquables. Et pour souligner que ce ne sont pas là des paroles en l’air, je pense que la communauté devrait donner un signal fort aux jeunes, attestant sans aucune ambiguïté la prise au sérieux de leurs compétences et la confiance qu’elle place en eux. Je me risquerais même à proposer aux communautés paroissiales de donner une coquette somme d’argent de quelques milliers d’euros au groupe des confirmands en les invitant à inventer en toute liberté un petit bout d’Église telle qu’ils souhaitent qu’elle devienne. Et si les confirmands utilisent ce cadeau pour s’offrir des vacances sur une quelconque plage des Caraïbes, il nous restera à avouer que nous n’avons peut-être pas très bien fait notre travail. Car finalement le but principal de notre catéchèse est de donner à nos enfants les moyens subversifs de nous dépasser, afin qu’ils fassent mieux que nous.

  En conclusion, je vous avoue volontiers que je ne revendique pas la paternité de toutes les idées exprimées dans cet exposé. J’ai même l’impression d’avoir impunément braconné sur les terres des catéchètes engagés dans le travail paroissial. Ma contribution est simplement un essai de mise en perspective cohérente des bribes de récits catéchétiques comme je les ai entendues raconter au détour de nombreuses conversations amicales.

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À propos Maurice Baumann

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