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Étiquettes

Ranger les gens dans des cases (« les roux… », « les juifs… », « les pécheurs… ») est une opération trop fréquente, trop facile, et contre laquelle Anne Petit s’insurge. L’étiquetage, contraire au message évangélique, est destructeur et créateur de haine.

  Je suis agacée par les étiquettes qu’on nous impose si souvent. Ainsi, le simple fait que j’écrive ces mots dans Évangile et liberté suffira à me coller l’étiquette de libérale. Ce n’est pas très grave en soi, mais c’est agaçant. Libérale, je le suis certainement si nous parlons d’éthique. Théologiquement, je ne me réclame d’aucun courant particulier. Politiquement, je ne le suis pas du tout.

  Au-delà de la simple anecdote amusante, cette manie de coller des étiquettes me paraît dangereuse et anti-évangélique.

  Dangereuse parce que cela fait apparaître le monde et les hommes et les femmes qui le peuplent en noir et blanc. La réduction d’un être humain à une seule caractéristique, à une seule opinion peut être efficace lorsqu’on réalise un sondage, mais dans la vie réelle, cela induit une perte de richesse et même parfois des phénomènes de violence et de haine. Voyez par exemple le débat sur le mariage pour tous, ou plutôt l’absence de débat auquel nous avons assisté. À l’automne, j’entendais régulièrement des personnes se déclarer sans opinion sur le sujet. Puis la violence et la haine qui se sont déchaînées dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans la rue ont pris la place de tout véritable débat. Quelle est aujourd’hui l’opinion de ces indécis ? Je ne sais pas, je ne les entends plus. Aujourd’hui, il est impossible d’être autre chose que « pour » ou « contre ». Et c’est à cela que chacun est réduit, à cette étiquette qui ne rend pas compte de ce que nous sommes, ni même de la somme de nos opinions. Nous pourrions faire le même constat dans bien d’autres domaines, y compris au sein de nos propres Églises.

  Pourtant, l’Évangile que nous proclamons nous enseigne, nous rappelle que nous sommes toujours plus que ce que nous faisons, disons, paraissons. Un jour, Simon le pharisien a reproché à Jésus de ne pas avoir repoussé la femme qui répandait du parfum sur ses pieds alors que c’était une « pécheresse » (Lc 7,36- 50). Dans un dialogue surprenant avec Simon, Jésus redonne à cette femme inconnue une profondeur, une réalité qui fait voler en éclat l’étiquette qu’elle porte. Il est impossible que cette femme soit « pécheresse » parce que l’acte d’amour qu’elle a accompli envers Jésus ne peut provenir que de la reconnaissance qu’on éprouve d’avoir été pardonné : « C’est pourquoi, je te le dis, ses nombreux péchés sont pardonnés, puisqu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui l’on pardonne peu aime peu. » (verset 47) Ce n’est, en effet, pas à cause de son geste d’amour que la femme voit ses péchés pardonnés par Jésus. Sinon, la phrase qui suit – « mais à celui à qui l’on pardonne peu aime peu » – n’aurait pas de sens. C’est parce que la femme est pardonnée qu’elle est capable de ces gestes d’amour pour Jésus.

  Irons-nous jusqu’à en conclure que le manque d’amour de Simon provient d’un manque de pardon ? Ce serait certainement nous rendre coupables d’étiquetage. Ce qui ressort clairement de cette rencontre est ailleurs : le pharisien est enfermé dans une vision binaire du monde, où les humains sont rangés (par lui bien entendu) dans l’une ou l’autre de deux catégories : justes ou pécheurs, bons ou mauvais. Il en résulte que le pardon n’a pas de place dans sa vision du monde, de soi et des autres. Il est juste et bon, il n’a pas besoin de pardon. Elle est pécheresse et mauvaise, elle ne mérite pas le pardon. Jésus tente par sa parabole et ses paroles de décaler la pensée de Simon, de le faire changer de vision du monde.

  Cette visite de Jésus chez Simon, tout comme notre propre actualité, nous avertissent que l’étiquette n’est pas simplement phénomène agaçant. C’est une arme destructrice du respect de l’autre et créatrice de haine.

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