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Désir, action et détachement : La Bhagavad Gîta

La Bhagavad Gîta, récit qui daterait du IIe siècle avant Jésus-Christ, développe une longue et riche réflexion sur l’homme. Elle n’est pas sans rappeler le principe de la justification par la Grâce seule, cher au protestant. Ce récit comprend déjà l’affirmation d’un Dieu unique.

   Au début du Faust, Goethe voit le vieux savant penché sur le « Prologue » de l’évangile de Jean ; il s’interroge sur la meilleure traduction possible du mot grec : Logos. Tour à tour, se présentent les mots : Verbe, Parole, Force… Lui vient alors à l’esprit : Acte (Action). Apaisé, il traduit : « Au commencement était l’Acte. » De l’Acte originel dériveront le Cosmos, le Vivant, l’Homme et ses actions, pour le meilleur et pour le pire. Écrasé par la puissance des forces naturelles, la souffrance et la mort, l’homme a cherché à se protéger, à se concilier ces forces plus ou moins déifiées, d’où l’émergence des concepts de sacrifice, d’oeuvres salutaires, lesquels buteront, au fil du temps, sur le questionnement : qu’est-ce qu’un acte, une oeuvre méritoire au regard de l’Absolu, du Tout-Puissant, du Tout-Autre ? On connaît la réponse des Réformateurs : la Grâce ne s’achète pas ; elle n’est pas monnayable, comme toute oeuvre pieuse.

   Or, quelques siècles avant notre ère, se constituait en Inde une immense épopée dont font partie les Upanishads (la fin des Védas).

   Parmi celles-ci se distingue la Bhagavad Gîta, plus connue sous l’appellation : « Le chant du Bienheureux Seigneur ». Ce texte à la fois épique, poétique, métaphysique, est vénéré en Inde, étant depuis toujours compris comme faisant partie de la Révélation. Il a été jusqu’à nos jour médité, commenté, notamment par Çankara (VIIIe – IXe s.), ce défenseur du monisme le plus radical, à savoir la non-dualité : il n’y a qu’un Principe et il est de l’ordre de l’esprit ; tout le reste n’a aucune réalité en soi. Gandhi l’a beaucoup médité et s’en est directement inspiré pour son action politique ; plus près de nous, la philosophe Simone Weil a été fascinée par la Gîta. Pour en pénétrer les subtilités, en saisir de l’intérieur sa beauté, elle s’était mise au sanskrit. Sa profonde réflexion sur la guerre l’a même amenée à écrire dans l’un de ses « Cahiers » : « La Bhagavad Gîta et l’Évangile se complètent. »

   À n’en pas douter, c’est un texte difficile pour un occidental. Il demande une très longue fréquentation, avec une approche intérieure libérée de toute idée préconçue, une réserve lucide quant à toute tentation de rapprochement facile avec l’un ou l’autre de nos dogmes concernant les signifiants : Dieu, Incarnation, Salut, etc. Il n’empêche que les XVIII chants de la Bhagavad Gîta traitent fondamentalement de la situation de l’homme, de ses désirs, de ses actions, du détachement par rapport à l’acte, du devoir d’état. Pour enfin dévoiler la Voie supérieure à toutes les voies : celle de la Dévotion au Seigneur ; ce mot de dévotion ne doit pas être compris comme il l’est habituellement, un insignifiant terne et presque vide, mais il s’apparente à l’Amour inconditionnel. C’est la voie de libération par excellence, à savoir la rupture des cycles de la Réincarnation, source de désirs, de souffrances.

   La Bhagavad Gîta, certes, a été influencée par le Bouddhisme, mais sa coloration piétiste, qui s’affirmera peu à peu dans l’Hindouisme, l’écarte du Bouddhisme traditionnel, plus ou moins athée, et qui privilégie, lui, le concept de Renaissance à celui de Réincarnation.

   Dès le chant I, le lecteur est saisi par un environnement épique, mythologique. Deux armées vont s’affronter, à la suite de graves conflits familiaux. Des actes injustes ont été commis, contrairement à la Loi universelle (Le Dharma) qui soutient le Cosmos, mais détermine les actions morales de l’homme. Le héros, le Prince Arjuna, l’Archer, fils du Dieu Indra, devra combattre et remporter la victoire. Son char de combat sera conduit par un cocher qui se révélera être le Dieu Krishna en personne ; Krishna, le joueur de flûte, l’Aimé des bergères, Réincarnation (Avatara) de Vishnou. Au moment d’engager le combat, Arjuna reconnaît, face à lui, des parents, des amis et il se sent pris d’un profond désarroi ; il ne peut plus agir. « Je n’aspire, dit-il, ni à la victoire, ni à la royauté, ni aux plaisirs […]. » Sur ces mots, Arjuna, en pleine bataille, laissa tomber arc et flèches, « l’esprit égaré par le chagrin ». Comment, en effet, devenir le meurtrier de sa propre famille, en vue d’obtenir royauté et plaisirs ? Il faut savoir que le discours s’inscrit dans le cadre du Bhramanisme et le système des castes : Arjuna appartient à celle des guerriers ; son devoir d’état est de combattre, la Loi divine l’oblige. C’est cette Vérité que va peu à peu lui enseigner Krishna en personne ; le regard qu’Arjuna porte sur le monde va être complètement changé car l’enseignement devient Révélation : tout « Agir » doit être accompli dans le plus complet détachement, libéré de tout désir de récompense.

   Conséquence majeure de cette attitude (ascèse) : le désamorçage de cette violence intérieure propre à l’homme. Par ailleurs, Krishna lui révèle une vérité essentielle ; les cultes, les diverses oeuvres pieuses que les hommes adressent aux diverses divinités, ils les adressent, à leur insu, au Dieu Unique (chant IX, 23) : l’Unité divine n’est pas brisée. Déjà au chant VII, 21 : « Quelle que soit la divinité à laquelle le croyant consacre sa foi, j’affermis sa piété pour la rendre infaillible. » Au chant III, Krishna se révélait comme étant l’Absolu personnifié. Son Action ne cesse jamais. Dans le cas contraire : les mondes s’effondreraient… « C’est Moi qui serais cause de la confusion universelle et j’anéantirais ces créatures ! » (III, 24). Il ne s’agit pas, comme dans le Bouddhisme, de barrer complètement le désir. L’expérience psychanalytique montre que cela est impossible. Là où il n’y a plus de désir, lequel s’avance toujours masqué ou presque, il n’y a plus de vie au sens propre ; et même dans le désir de mort, la vie, à bien y regarder, dit sa présence. Nous voyons bien que Krishna propose non pas un compromis où s’exprimerait l’inconscient, mais un changement radical d’orientation, un « nouveau style de vie ».

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À propos Camille Jean Izard

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