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Etre chrétien contre le racisme

Toute théologie chrétienne est une théologie de libération, celle d’une lutte acharnée contre tous les systèmes d’oppression, un combat déterminé et toujours à reprendre contre le racisme. Il nous faut en ces jours de racisme ordinaire et décomplexé relire James Cone, l’un des plus grands théologiens contemporains.

De son premier livre Black Theology And Black Power, en 1969, au dernier à ce jour, Risks of Faith, en 1999, James Cone a écrit un chapitre majeur de la théologie contemporaine : celui de la black theology. Une théologie de la libération pour initialement les noirs des Etats-Unis d’Amérique, la théologie d’un christianisme de la lutte contre l’oppression et de l’affranchissement des servitudes. Une théologie de la colère qui dénonce racisme et injustice sociale, et surtout leur caution religieuse par le Dieu de la majorité blanche, celui de l’exclusion, de l’immobilisme social, du colonialisme. Une théologie de la colère, une théologie de l’espérance aussi qui, loin d’être une aliénation de plus, une dérive dans l’irréel, est l’expression d’une confiance renouvelée en la capacité d’action et en la transformation sociale. La black theology est née des mouvements des droits civiques et du Black power dans les années 60. Elle est aussi née d’un vécu marqué par le racisme. Celui que James Cone, né en 1938 dans l’Arkansas, décrit dans la préface de Risks of Faith : « J’ai été dans des écoles séparées, ai bu l’eau des fontaines réservées aux noirs, vue des films depuis les seuls places des balcons, et, quand c’était absolument nécessaire, salué les blancs depuis les portes de derrière de leur maison ». La théologie noire est aussi née du blues et du gospel, d’un monde partagé, tiraillé parfois entre le samedi soir avec sa « musique du diable » et le dimanche matin avec ses « douces mélodie de Jésus » : deux mondes opposés mais respectueux l’un de l’autre, essayant chacun, à sa manière, de surmonter les problèmes de la vie. De cette tension sortira un livre The Spirituals and the Blues, en 1972. La black theology est aussi née d’une insatisfaction à l’endroit de l’anti-intellectualisme des Églises noires qui au nom de leur Jésus ami, compagnon et sauveur, « le lys des champs et l’étoile brillante du matin », refuse toute réflexion et distance critique. La black Theology est aussi née de la rencontre décisive pour James Cone de Martin Luther King et de Malcolm X. Il combinera ces « deux voix pour la libération » en voyant en Martin King celui qui permet de garder la théologie chrétienne et en Malcolm X celui qui permet de rendre la théologie noire. De cette rencontre entre « le yin et le yan de la critique noire contre la suprématie blanche », paraîtra un livre Martin and Malcolm and America, A dream or a Nightmare (1992), livre traduit en français, Malcolm X et Martin Luther King, édité chez Labor et Fides en 1993 et réédité en 2002. La black Theology est enfin née d’un retour aux sources de l’Evangile, retour évoqué dès la première ligne du Black Theology of Liberation de 1970 : « Toute théologie chrétienne est une théologie de la libération ».

La théologie contre le racisme de James Cone a contribué à changé l’Amérique. La Black theology a redonné aux africains-américains la possibilité d’être chrétien, c’est-à-dire d’être mobilisé par un Évangile enfin parlant pour se ressaisir contre l’injustice et pour la libération. Cette théologie leur a montré que Dieu n’est pas un Dieu daltonien, que le Dieu de Jésus-Christ est un Dieu qui prend partie. Ce Dieu qui s’est toujours révélé à travers des actes de libération s’incarne en Jésus-Christ comme un Dieu noir, comme « le Dieu des opprimés » ; God of the opressed, le livre de 1975 connaîtra un succès considérable. Sa charge critique sera terrible contre le Christ de la majorité blanche des Églises racistes d’Amérique, ce Christ antéchrist, rouage et légitimation religieuse de l’oppression. La pensée de James Cone a dès les années 60 donné une ossature théologique aux mouvements des droits civiques et du Black power; elle a dans les années 70 nourrit le discours les grandes luttes et revendication sociale. Elle a animé et continue d’animer la prédication des Églises noires et des Églises solidaires. La théologie de James Cone, à travers ses 11 livres, ses 150 articles, et l’influence considérable qui a été la sienne auprès des pasteurs et des fidèles, a redonné une dignité théologique a des millions de chrétiens. On a pu lire ici ou là dans la presse que la théologie de James Cone avait influencé certains discours de Barack Obama.

Cette théologie contre le racisme a changé la théologie systématique. Contrairement à ce que l’on croit parfois, la black theology n’est pas une théologie pour quelques uns et en l’occurrence pour les seuls noirs. James Cone s’exprimera longuement et à plusieurs reprises sur ce point. Cette théologie est l’expression de l’expérience particulière faite par des noirs mais ne saurait se trouver limitée à elle. La black theology redéfinit l’ensemble de la théologie comme, je cite A Black Theology of Liberation : « l’étude rationnelle de l’être de Dieu dans le monde, à la lumière de la situation existentielle d’une communauté oppressée, reliant les forces de libération à l’essence même de l’Évangile qu’est Jésus-Christ ». La black theology prétend ré-interroger l’ensemble des catégories de la dogmatique, ce à quoi James Cone s’applique dès son deuxième livre, en 1970, A Black Theology of Liberation, qui présente un dialogue serré entre Karl Barth et Paul Tillich. Mais si la black theology a changé la théologie, c’est surtout parce qu’on en peut plus faire de la théologie de la même manière quand on a lu Cone. Celui-ci sort la théologie d’une approche exclusivement patrimoniale pour la confronter aux questions du jour. James Cone marque la fin de l’innocence théologique. Il montre que la théologie n’est jamais pure théologie, que ses catégories ne sont pas neutres, que ses systèmes de conviction ou de croyances sont toujours en partie des constructions sociales. Plus encore, James Cone oblige le théologien, à prendre sérieusement en compte le racisme comme problème théologique ; la suprématie blanche, « cette grande contradiction de l’Évangile », n’est pas sans rapport avec nos systèmes de représentation de Dieu, nos modalités d’organisation sociale, nos principes herméneutiques, les liens historiques qu’entretient le christianisme avec l’esclavage et le colonialisme.

Cette théologie de la lutte est une magnifique prédication. La théologie n’est pas seulement ici au service d’une prédication, elle n’en est pas seulement la grammaire générative ou l’instance critique. Elle est, en elle même, prédication par son aptitude à dire l’Évangile, c’est-à-dire à faire entendre la puissance de créativité et de libération qui l’anime et, se faisant à sauver, à redonner du sens, et par sa capacité à mobiliser et à redonner à chacun la possibilité de se croire capable d’actions. La théologie de Cone est une théologie de la colère et de la passion qui rappelle le tranchant de la prophétie biblique toujours critique et aimante, bouleversante par sa capacité à obliger à la conversion.

Cette affirmation de l’Évangile contre le racisme est toujours à retrouver et à reprendre. James Cone est honoré, primé, c’est le neuvième doctorat honoris causa qu’il reçoit. Mais ces honneurs ne sauraient sanctifier et embaumer une pensée pour mieux la neutraliser et s’en débarrasser. James Cone n’est pas la voix des années 70 et des années 80. Et ce parce que comme le disait William Faulkner cité par Cone : « le passé n’est pas mort, il n’est pas passé ». La black theology est toujours à faire car si Dieu est noir, ce Dieu nous appelle encore et toujours sur le terrain des injustices sociales. Il appelle les théologiens à sortir du confort de leur bibliothèques et peut-être surtout de leur indifférence ou de leur silence gêné, il appelle les pasteurs à sortir de la chaleur de leur sacristies, appelle les chrétiens à sortir de leur conformisme religieux; il nous conduit au monde pour y déchiffrer l’action transformatrice et libératrice de Dieu, et pour servir cette justice de Dieu que le Christ incarne. Celle de la libération contre toute forme d’oppression.

Raphaël Picon

D’après le discours prononcé par Raphael Picon lors de la remise du Doctorat honoris causa remis à James Cone à IPT/Paris en mai 2010

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