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| CAHIER |
par
Laurent Gagnebin |
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CAHIER | Le pardon
Pardon et Justice
Le pardon : une impossible nécessité
Le pardon : exigences, ambiguïtés, accomplissement
Ne faut-il pas pardonner ?
Pardonner : est-ce possible ?
Pardonner : est-ce possible ?
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pardonner m’a toujours paru être une des choses les plus difficiles à réaliser dans notre vie. Parmi toutes les exigences bibliques, celle qui me semble la plus irréalisable, la plus coûteuse, la plus pénible, voire la plus impossible, c’est bien le pardon. Nous pouvons toujours d’ailleurs nous demander : quand j’ai pardonné, ai-je vraiment pardonné, totalement, sans qu’il reste rien à rajouter encore ? Si je refuse de me venger, c’est déjà bien et c’est déjà considérable. Je ne pense pas ici à une vengeance préparée, voulue, organisée, à ces vengeances qui sont un plat que l’on sert et mange froid, mais à ces hasards de la vie qui nous mettent souvent dans une situation de pouvoir tout à coup nous venger un peu, indirectement, subitement. Résister à cela, ne pas dire la parole ou ne pas faire le geste qui permettrait de renvoyer l’ascenseur et de signifier à mon tour que je n’ai pas oublié, voilà qui est extrêmement dur. Ce serait si tentant ! Je peux aussi te faire du mal ou plus précisément je peux aussi ne pas faire le bien tout naturel que l’on attend de moi. Chacun son tour ! Tu l’as bien mérité ! Cela te vient comme le nez au milieu de la figure.
Mais voilà : pardonner n’est pas oublier. Beaucoup de gens disent : « Je ne lui pardonnerai jamais », quand ils veulent dire qu’ils n’oublieront jamais le mal irréparable qu’on leur a causé. Il peut d’ailleurs y avoir une certaine humilité dans cet attitude revenant à penser en toute vérité, tout simplement, très sincèrement, que nous ne sommes pas capables de pardonner et que l’on ne peut pas exiger de nous l’impossible auquel nul n’est tenu, que cela est au-dessus de nos forces. Je ne suis pas un surhomme.
On peut ainsi ajouter à la difficulté du pardon, d’un pardon authentique, celle de son ambiguïté. Car enfin, il peut y avoir une attitude de supériorité à l’égard de l’autre quand je lui pardonne, quand je lui accorde noblement et généreusement mon pardon, quand je daigne le lui accorder. Tu es suppliant, à genoux, et moi, comme un « seigneur », je te pardonne du haut de ma grande mansuétude. J’ai le beau rôle : je suis celui qui te pardonne. Je te tiens pour ainsi dire en mon pouvoir.
Il n’y a de véritable pardon que si je n’ai pas oublié. Pardonner parce que l’on a oublié, ce n’est pas pardonner. Pardonner, c’est précisément le faire toujours et encore, quand toutes les raisons de ne pas le faire sont bien présentes, quand je n’ai rien oublié et que je vis la blessure comme si elle était d’aujourd’hui. Si on oublie, le pardon n’a plus aucune réalité. Pardonner bien qu’on n’oublie pas, voilà ce qui est quasiment impossible. Est-il en notre pouvoir d’effacer totalement quoi que ce soit ? L’histoire est là pour nous dire que non. Je ne peux pas passer l’éponge comme si de rien n’était. Ce serait mentir et nier la réalité. Celle qui, irrémédiablement, a existé. Et pourtant, l’Évangile me demande de pardonner.
J’estime que pardonner est une manière pratique, concrète de croire à la résurrection. J’entends ici « croire » dans le sens d’une foi active, d’une foi qui a des conséquences existentielles, éthiques, qui s’incarne ; et non pas d’une foi qui ne serait qu’une croyance en l’air qui ne m’engage à rien, qui ne serait qu’une doctrine assez confortable et réconfortante à laquelle j’adhère très théoriquement et non pas pratiquement.
Pardonner, c’est une des manières, peut-être la plus exigeante, de faire de sa foi un acte vivant et vécu. Il y a un enjeu éthique de toute croyance vraie. On retrouve là la fameuse idée de « la grâce qui coûte » (Bonhoeffer, 1906-1945) et qui implique une foi active. On peut ici reprendre, en la précisant, la question de l’Épître de Jacques (2,14) et en la formulant alors ainsi : « Que sert-il qu’un homme dise j’ai la foi en la résurrection, s’il ne le prouve pas par ses actes ? »
La foi en la résurrection ne nie pas la mort ; elle la prend au contraire au sérieux. Elle ne proclame pas une immortalité de l’âme qui me serait de toute façon donnée et acquise. Elle dit le tragique d’une mort qui doit d’abord être traversée pour pouvoir être dépassée et vaincue. Proclamer, d’une manière ou d’une autre, la vie éternelle, c’est d’abord reconnaître, dans sa réalité tragique, un mor t première qu’elle suppose.
Il en va exactement de même avec le pardon ; il existe, mais ne peut en aucun cas appeler l’oubli, sous-estimer le mal qui a été fait et qui m’a été fait. Il ne serait plus, en effet, et comme je l’ai indiqué plus haut, le pardon. Croire à la résurrection, et par conséquent croire au pardon, c’est croire que l’impossible est possible, que la mort peut être vaincue, que le mal peut être surmonté. Je ne prétends pas que j’ai cette capacité. Je dis que le dynamisme créateur et recréateur de Dieu peut réaliser cela en moi. C’est en Dieu et en Dieu seul que j’ai cette capacité de pardonner. Je ne le peux pas par moi-même. Humainement, le pardon est impossible. Je ne dis pas que seuls les croyants peuvent pardonner ; je dis que quiconque pardonne est habité par ce dynamisme créateur de Dieu. « Quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. » (1 Jn 4,7) Oui, quiconque pardonne est enfant de Dieu et le connaît.
Il y a alors une interprétation nouvelle et possible de cette parole apparemment excessive de Jésus selon laquelle il faut pardonner « soixante-dix fois sept fois ». (Mt 18,22) Pardonner toujours et indéfiniment, c’est dans un certain sens assez facile. Je pardonne de toute façon, sans plus me poser de questions, par principe, comme si de rien n’était. Or ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Chaque pardon est unique et répond à un mal unique et vécu comme terrible. Chaque fois, il s’agit là d’un acte exigé et impossible. Pardonner toujours, c’est dire qu’il est impossible de pardonner vraiment. Nous sommes ici les témoins d’un passage à la limite où toujours signifie jamais. Ou, – et c’est ainsi que je le comprends –, c’est dire que Dieu seul peut pardonner vraiment, comme seul Dieu peut nous ressusciter vraiment.
La grâce également est un don premier et gratuit, total, de Dieu et non pas une capacité humaine. La grâce est la grâce que Dieu nous accorde malgré tout et malgré nous. Le pardon fait partie de la grâce. Il en est un des aspects, une des réalités fondamentales. On le constate dans l’ordre liturgique de chaque culte. Ce dernier s’ouvre, quelle qu’en soit la formulation, par une proclamation de la grâce : « La grâce vous est donnée de la part de Dieu… ». Il se conclut aussi par une affirmation de cette même grâce au coeur de la bénédiction : « Que la grâce de notre Seigneur Jésus- Christ… ». C’est une erreur d’appeler « paroles de grâce », comme on le fait parfois, celles qui suivent la confession du péché et des péchés. Il s’agit bien là de « paroles de pardon ». Et ce pardon au coeur de la grâce est un pardon divin, comme notre pardon ne peut être qu’un pardon en Dieu et par lui. Il y a d’ailleurs un texte biblique (Mc 10,27) selon lequel Jésus déclare que ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu, Dieu avec nous et en nous.
Laurent Gagnebin
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