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n°219 | Mai 2008
  CAHIER | par Bernard Félix Essai sur la beauté

 ÉDITORIAL |    Dépasser la croix


 CAHIER | Essai sur la beauté   Introduction : La beauté

   Essai sur la beauté


 QUESTIONNER |    Mai 68 et le ministère pastoral


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 CES MOTS QU’ON N’AIME PAS |    Le culte marial


  SÉRIE : LES PERES DE L'EGLISE |    5. Hilaire de Poitiers


 BILLET |    Mépris ? Ras le bol !


 VIVRE |    La chaise vide


 REPENSER |    Le péché


 DIALOGUER |    Simone de Beauvoir


 COMMENTER |    Quelle théologie pour les Pastorales ?


 RETROUVER |    François de la Noue « Bras de fer » 1531-1591


 RÉSONNER |    À tombeau ouvert


 VISITER |    La synagogue et l’Église chrétienne

 
 
 

  La fiche auteur de Francine Serre

  Sur le même thème : nuit - osbcurité - ténèbres

 
Evangile et liberté
 MÉDITER   par Francine Serre 

J’ai foi en la nuit

 

Nuit, obscurité, ténèbres, voilà longtemps que je voulais écrire sur ces mots et prendre leur défense.

C’est que, dans les discours chrétiens, nous les traitons de haut, ces mots, soit en les passant sous silence, soit en les opposant avec dédain et même un frisson d’horreur à de célestes clartés, à d’éclatantes lumières. Surtout, que rien ne reste dans l’ombre, là où croupissent les choses mauvaises, où se cachent les méchants et où complotent les traîtres. De la lumière avant toute chose ! Et cette devise « soyons clairs » se brandit aussi bien en politique qu’en religion.

Faut-il continuer à dire que le clair est forcément beau et affreux l’obscur ?

Pour moi, je me tourne avec reconnaissance vers tant de poètes qui se sont émerveillés de l’obscurité et de la nuit. Écoutons Rilke :

Toi, obscurité d'où je viens
Je t’aime plus que tous les feux
Qui clôturent le monde
Car le feu dessine un cercle
Pour chacun
Si bien que personne ne peut plus
voir personne.

Mais l’obscurité tient tout ensemble
La forme et la flamme
L’animal et moi-même
Elle contient tout pouvoir, toute vision.

J’ai foi en la nuit.

Avec cette déclaration inusitée, Rilke ne nous suggère-t-il pas que tout homme porte en lui une part d’obscurité qui constitue une richesse ? Car cette obscurité nous conduit à l’humilité devant notre ignorance : ignorance de notre origine comme de notre destin.

Et elle nous porte aussi à l’interrogation, à la méditation, et paradoxalement à une certaine clairvoyance. La lumière de la célébrité, de la trop grande confiance en soi n’isole-t-elle pas des autres ? Ne rend-elle pas parfois aveugle à tout ce qui n’est pas soi ? Dans l’obscurité de la nuit, nous méditons, nous réfléchissons, nous nous remettons en cause ou nous acceptons tels que nous sommes. Nous reprenons souffle ou décidons de changer le cap de notre vie. Enfin, au creux de la nuit, l’homme qui est « hombre », comme le dit l’espagnol, reconnaît l’étoffe dont il a été tissé et s’abandonne aux songes.

Ô nuit, toi qui fais naître les songes

chante la Nuit de Rameau.

Mais le plus bel hymne me paraît être celui de Péguy dans le Porche de la deuxième Vertu. Comme souvent dans son œuvre, le poète donne la parole à Dieu :

Et toi la nuit, tu es ma grande lumière sombre
Je m’applaudis d’avoir fait la nuit

Ô ma fille aux yeux noirs, la seule de mes filles
qui sois, qui puisses te dire ma complice


Enfin Umberto Eco nous fait découvrir ce vers du sixième chant de l’Énéide :

Ibant obscuri sola sub nocte per umbra
Obscurs, ils marchaient parmi les ombres dans la nuit solitaire…

Quel tableau que ce groupe silencieux marchant enveloppé d’ombre, que ces hommes pétris de l’obscurité qui les entoure, ne faisant plus qu’un avec elle ; obscurs, et cependant attentifs à l’annonce de tous les possibles, de tous les futurs. Leur imagination s’élance et précède et invente, leur foi n’est pas moins vive que celle des marcheurs de la pleine lumière.

Toi obscurité, tu contiens « tout ensemble, tout pouvoir, toute vision » ; toi nuit, tu es matrice de l’avenir. 

 

 

Francine Serre

 

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