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par
Laurent Gagnebin et Henri Persoz |
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Les auteurs de cet article, qu’ils ont travaillé ensemble, proposent une
interprétation originale de Philippiens 3,11 portant sur la résurrection. À
première vue, Paul semble y écorner fortement le sola gratia (par la grâce
seule) ou douter de cette résurrection. Comment comprendre ce texte ?
La résurrection est-elle évidente ?
La pensée de Paul n’est pas monolithique, mais elle s’adapte à ses interlocuteurs et à l’évolution de ses réflexions. Bien que défendant clairement le « salut par la foi », quelques phrases de lui, dans plusieurs de ses épîtres, évoquent la nécessité de s’être bien conduit pour bénéficier d’un jugement favorable et de la vie éternelle. Ces deux positions ne sont pas incompatibles : d’abord la foi, ensuite les oeuvres pour Dieu.
Cependant, dans certains passages, les protestants peuvent se poser des questions sur la pureté du sola gratia (par la grâce seule). Il en va ainsi d’une phrase de l’Épître aux Philippiens (3,11) dans laquelle, après avoir affirmé sa foi en Jésus ressuscité et sa communion à ses souffrances et à sa mort, Paul parle de « parvenir, si je peux, à la résurrection d’entre les morts » (traduction Segond, 1910). Comment est-il possible que Paul écrive ce « si je peux » comme si cette résurrection dépendait de lui, de nous, et était en notre pouvoir ? À moins que le « si je peux » soit compris dans le sens d’une grâce, comme dans l’expression « si je peux guérir ».
Découvrant ce passage très embarrassant, il convient de regarder d’autres traductions de ce texte.
Encore une surprise : un nombre important d’entre elles comportent, elles aussi, ce « si je peux » (Ostervald, Bayard, Crampon ; Castellion écrit « pouvoir parvenir », Lemaître de Sacy « tâcher de parvenir »). D’autres (Jérusalem, TOB, Synodale, Osty, Centenaire, Nouvelle Bible Segond), probablement heurtées par une telle idée, adoucissent la formulation passant d’un « si je peux » à un « si possible ». Mais ces deux mots ont l’air de dire que cette résurrection n’est pas si sûre que cela ; Zwingli et Chouraqui écrivent même « peut-être » !
Le recours au texte grec devient indispensable. Nouvelle surprise : les mots, traduits par si possible ou si je peux n’existent pas dans le texte original ! On trouve en fait une formulation intraduisible littéralement : « Si comment (ei pôs) je parviens à la résurrection d’entre les morts. » Paul ne mettrait pas en doute la résurrection ou n’affirmerait pas notre pouvoir sur elle, mais s’interrogerait sur le comment de cette résurrection. Lui qui a, dans certaines de ses lettres précédentes (1 Th 4,14-17 ou 1 Co 15), décrit avec des détails qui nous paraissent extravagants la résurrection, s’interrogerait maintenant sur ses modalités. Quelle évolution ! On devrait donc traduire : « de quelque manière que ce soit » ou « d’une manière ou d’une autre ». Cela change tout. Paul affirmerait donc un « je ne sais comment » qui a dû désarçonner ses traducteurs, mais qui ne peut que nous réjouir.
Cela dit, quelques traductions sont fidèles à l’original : Maurice Carrez dans son Nouveau Testament interlinéaire grec/français (de quelque manière), Darby (en quelque manière que ce soit), la Bible Segond 21 (d’une manière ou d’une autre), la traduction anglaise de la King James (If by any mean), Calvin (par aucune [= quelque] manière), la Vulgate (si quo modo).
Une difficulté demeure. Pourquoi Paul dit-il « si » ? Une explication possible serait que l’apôtre attendait le jour de la résurrection des morts à une échéance rapprochée et il espérait, en ce jour, ne pas être encore mort, donc ne pas avoir besoin de ressusciter mais simplement de revêtir l’immortalité. Le sens de la phrase serait alors : « Si, de quelque manière, je parviens encore vivant au jour de la résurrection des morts. »
La célèbre traduction de Luther apporte une ultime surprise : le Réformateur, gêné par ces deux mots grecs assez énigmatiques, ne les traduit pas ! Il écrit même « afin que » (et non pas « si ») : « Afin que je parvienne à la résurrection des morts ». Ici, Luther enlève deux mots ; ailleurs, comme on le sait, il en rajoute un (capital) parlant de « la foi seule », là où Paul disait simplement « la foi » (Rm 3,28) ! Nous voici revenus à la case départ de cet article : sola gratia/sola fide ! Une traduction n’est-elle pas toujours une interprétation ?
Pour aller plus loin, on lira : M.-E. Boismard, Faut-il encore parler de résurrection ?, Cerf, Paris, 1995 ; plus particulièrement p. 114-116.
Laurent Gagnebin et Henri Persoz
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