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| DÉBATTRE |
par
Philippe Fromont et Jean-Luc Duchêne |
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Philippe Fromont propose un parallèle entre les discours écologique et eschatologique. Son
article ayant fait réagir vivement nos secrétaires de rédaction, il nous a semblé intéressant de
vous proposer une critique de J.-L. Duchêne. Ce véritable « débat » se termine avec un dernier
mot de Philippe Fromont. Mais nos lecteurs voudront peut-être intervenir ?
L’écologie politique : un nouveau discours eschatologique ?
Il s’agit ici de montrer le parallélisme des discours éco-logique et eschato-logique. Sans être exhaustif, nous proposons de considérer comment l’écologie, lorsqu’elle se combine au temps, fonctionne comme un discours eschatologique (les paroles concernant les choses dernières), tel qu’il apparaît dans les récits bibliques.
Dès ses origines allemandes au milieu du XIXe siècle, l’écologie en tant que science a pour objet l’étude des relations dans le temps entre les êtres vivants et leur milieu de vie. Depuis une vingtaine d’années l’écologie politique a modifié son rapport au temps. Ce dernier se compresse, les choses se précipitent, les événements s’accélèrent et le temps écologique se comprend comme une compression du temps. On ne peut plus laisser le temps au temps, le temps est compté, voir décompté pour le couple « êtres vivants – milieu de vie ».
L’écologie politique, discours sur la fin des temps :
L’épuisement des ressources naturelles, la pollution de la terre, de l’eau, de l’air et aussi de l’alimentation interroge la division temporelle classique « passé – présent – futur ». L’humain n’aurait plus d’avenir, le futur ne serait au mieux qu’un futur antérieur. La compression du temps laisse pour seul temps de vie possible celui du présent, voire de l’instant. La temporalité laisse la place à l’instantanéité. La chronologie disparaît à la faveur de la « kaïrologie », mais pour combien de temps ? Décidément sale temps pour l’humain et sa planète.
L’écologie politique, discours sur la fin de l’histoire :
La conjugaison de l’écologie et du temps questionne également notre rapport à l’histoire. En effet, comment faire de l’histoire avec le présent pour seul temps disponible ? Il est symptomatique de constater dans les débats sur l’écologie la présence quasi systématique de journalistes, de documentaristes et la criante absence d’historien. Le journaliste remplace l’historien. Autrement dit, on peut affirmer à nouveau que l’instant (« kaïros ») prend la place de la chronologie. L’homme de l’instant supplante celui de l’histoire qui n’a plus d’avenir.
L’écologie politique, discours sur la fin de l’humain :
Depuis la fin des années 1990, les hérauts de l’écologie politique annoncent à grands renforts de discours millénaristes la fin des temps comme imminente. Le réchauffement climatique surchauffe la planète, on brandit le spectre d’un voyage en immersion totale, une sorte de vingt mille lieues sous les mers permanent et enfin lorsque l’humain pense s’alimenter en réalité il s’empoisonne. Dans ces conditions le compte à rebours du temps de vie de l’humain est enclenché.
L’écologie politique, discours de réveil des consciences individuelles :
L’organisation Global Foot Print Network déclarait sur son site (www.footprintnetwork.org) que le 25 septembre 2009 était le jour « du dépassement », car entre janvier 2009 et septembre 2009 l’humanité avait consommé l’intégralité des ressources que la nature peut produire en un an. À ce calendrier, on peut ajouter le concept d’empreinte écologique mis au point pour calculer l’impact des activités humaines sur les écosystèmes : par exemple la production de vingt kilos de viande rouge charge la planète de huit cents kilos de carbone. L’empreinte écologique se gère comme un compte bancaire sur lequel je peux être créditeur ou débiteur. La question est de savoir le poids de carbone que « je » pèse pour la planète, dans quelles proportions j’accélère la fin du monde et de l’humain. Le « Je » n’est plus une identité mais il devient un trace. Ce calculateur d’empreinte carbone aide les consciences à avouer leur péché et propose des voies d’absolution afin de ne plus être de ceux qui précipitent la fin des temps.
En conclusion, dans ses formes actuelles le discours écologique renoue avec le sujet eschatologique, et de manière générale avec les annonces millénaristes. La fin des années 1980 avait occulté les débats millénaristes, aujourd’hui l’écologie les propose à nouveau. Le discours écologique serait-il en passe de devenir une eschatologie sécularisée ? À tout le moins il induit un nouveau rapport au temps.
P Jean-Luc Duchêne
Le fondement de ma problématique est bien la conjonction du discours écologique et du temps, et c’est cette conjonction-là qui fait du discours écologique une eschatologie (et non pas une apocalypse, terme que je n’ai pas employé dans l’article). Je partage avec J.-L. Duchêne, L. Gagnebin et O. Abel le fait « scientifique » que la terre est polluée, mais je constate que le discours politique de l’écologie qui porte ce constat emploie le registre du discours eschatologique pour nous faire prendre conscience de l’urgence de la situation. Le discours théologique a abandonné ce terrain, l’écologie le reconquiert. C’est un fait.
Je ne mets pas en parallèle écologie et millénarisme, mais un discours écologique, celui du politique aujourd’hui, et un discours millénariste (je laisse la responsabilité à Jean-Luc de le qualifier de sectaire). Les deux discours se rejoignent quand ils annoncent la fin du monde. Même si, comme Jean-Luc le pense, il n’y a rien à gagner à comparer les deux, il y a tout à penser dans la comparaison des discours.
D’autre part, sauf erreur de ma part, je n’émets aucun jugement de valeur sur l’écologie. Je me borne à décrire un fonctionnement rhétorique, celui de la conjonction du discours écologique et (l’urgence) du temps. Cette conjonction me semble récente et donne à penser.
Enfin, mon propos est celui d’un théologien, et non d’un scientifique. Cela signifie que je partage avec vous le constat des faits de pollution, mais je les interprète. Tout comme le texte biblique réclame une herméneutique, le discours écologique n’est pas sacro-saint et, à ce titre, peut être interprété. Philippe Fromont
Philippe Fromont et Jean-Luc Duchêne
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