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n°238 | Avril 2010
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 RÉSONNER |    Du « Guernica » au Golgotha

 
 
 

  La fiche auteur de Laurent Gagnebin

  Sur le même thème : Guernica - Golgotha - Picasso - guerre - bombe

 
Evangile et liberté
 RÉSONNER   par Laurent Gagnebin 

Du « Guernica » au Golgotha

 

Pablo Picasso, Guernica. Madrid, Musée Reina Sofía

Le 26 avril 1937, la petite ville espagnole de Guernica est anéantie par l’aviation hitlérienne, à l’heure du marché, sous le poids de cinquante tonnes de bombes de la légion Condor. Ce Massacre des Innocents est à l’origine d’un des tableaux les plus célèbres de l’histoire. Il décora en juin 1937 une paroi entière du pavillon espagnol de l’Exposition internationale de Paris. À Otto Abetz, l’ambassadeur nazi à Paris qui lui aurait demandé si c’était lui qui avait fait cela, Picasso aurait répondu : « Non, c’est vous ». Mais Guernica sort de son cadre, traverse le siècle et les circonstances qui l’ont vu naître, devient universel ; la toile est grosse de tous les Guernica de l’histoire.

  Cette oeuvre a suscité d’innombrables commentaires où la célèbre Minotauromachie de Picasso occupe une place de choix. Le monde est là bouleversé ; il est celui de l’absurde, d’un chaos, de l’écroulement des valeurs, d’une catastrophe apocalyptique. Guernica, c’est déjà Hiroshima. Avec ses plans noirs, gris et blancs, ce triptyque est le faire-part de décès d’une civilisation. La robe du cheval éventré, avec ses caractères imprimés, ne fait-elle pas penser à une annonce mortuaire ? Les êtres sont là désarticulés et prisonniers d’un cauchemar, d’une aphasie, d’un impossible hurlement, bouches ouvertes. Le culte de la force, de la violence instinctive et bestiale, est ici illustré par une sorte de Crépuscule des dieux symbolisé par un taureau massif aux yeux humains, représentant le nazisme.

  N’y a-t-il pas dans ce tableau des références religieuses ? Quelque chose d’infernal le parcourt. La queue du taureau à gauche, pareille à une fumerolle, les flammèches de la maison incendiée à droite, encadrent cet univers infernal que nous lisons de droite à gauche : quel renversement ! Les membres lacérés et blessés sont ceux de stigmatisés ; et la main du guerrier terrassé semble se confondre avec des fils de fer barbelés ou la couronne d’épines de la Passion. La femme éplorée, avec un enfant flasque, comme une poupée de chiffon dans ses bras, renvoie à un symbole inversé, lui aussi : la Vierge ne porte pas le Crucifié, mais son enfant mort-né. C’est surtout le cheval déchiré et blessé par un coup de lance (Jn 19,34) qui fait penser à la crucifixion. La corrida sanglante, substituée à la crucifixion, n’étonne pas dans une oeuvre espagnole. Et ce taureau ne fait-il pas pour nous référence au fameux psaume 22,13 que Jésus récite sur la croix : « De nombreux taureaux m’entourent, des taureaux de Basan m’environnent » ?

  Guernica, c’est l’image d’une agonie. Paul Tillich estimait que Guernica exprimait une vérité de la condition humaine, telle que la considère un protestantisme sans illusions sur l’Homme, ses oeuvres, ses seules forces. Aucun espoir ici. Ou faut-il en voir un dans cette petite fleur mystérieusement présente : une nature morte ? Mais que reste-t-il de notre civilisation occidentale ? Une ampoule électrique, telle une obscure clarté, qui éclaire et regarde simultanément (on dirait un oeil) cette nuit de la décomposition du monde moderne ; un chandelier brandi comme un vain recours à une technique depuis longtemps condamnée ; un poulet de ferme déplumé et bientôt égorgé, substitut misérable d’une colombe de la paix ; un sabre brisé, insignifiant, dérisoire, impuissant devant le poids des bombes.

  « Du Guernica au Golgotha » : pour le chrétien, le ecce homo du Crucifié, c’est le rappel de cette vérité selon laquelle Dieu est humain et les Hommes encore inhumains. L’Homme est en ruines, mais alors nous comprenons qu’il peut être un chantier. La Croix inscrit sur la terre apparemment absurde, et dans la vie, un projet transfigurateur qu’une aube nouvelle, celle d’un matin de Pâques, annonce et promet.*

 

Laurent Gagnebin

 

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