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n°237 | Mars 2010
  CAHIER | par Gilles Bourquin De l’animal à l’Homme

 ÉDITORIAL |    Toutes les formes de protestantisme ne se valent pas


 QUESTIONNER |    Athées et chrétiens, semblables et différents


 AGIR |    CICR : une croix sur l’indifférence


 CES MOTS QU’ON N’AIME PAS |    Anges


 SERIE: MON JÉSUS |    4. Des commandements aux droits de l’Homme


 BILLET |    Modéré ? Moi, jamais !


 MÉDITER |    Aimer toute la création


 CAHIER | De l’animal à l’Homme   Quel est le propre de l’Homme ?

   De l’animal à l’Homme


 VIVRE |    Insouci


 REPENSER |    Le sacrifice


 COMMENTER |    Entre liberté et mainmise, l’épisode du veau d’or


 REGARDER |    Mondes parallèles


 DÉBATTRE |    Le transhumanisme


 RETROUVER |    Frank Martin, compositeur « protestant »


 RÉSONNER |    David Lynch

 
 
 

  La fiche auteur de Laurent Gagnebin

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Evangile et liberté
 QUESTIONNER   par Laurent Gagnebin 

Le texte ci-dessous correspond à une brève intervention faite par Laurent Gagnebin à l’occasion des journées Évangile et liberté d’octobre 2009 à La Grande Motte. Frappés par la vigueur, la concision et le caractère synthétique de cet exposé, certains y ont vu une sorte de manifeste du protestantisme libéral.

 

Athées et chrétiens, semblables et différents

 

Dans le dialogue du christianisme avec les athées, ces derniers nous reprochent le plus souvent notre aliénation religieuse et ils la dénoncent, principalement, de quatre manières différentes.

 

Aliénation religieuse

 

  D’abord, on nous reproche de mépriser Les nourritures terrestres. Nietzsche surtout s’est fait le chantre de cette critique récurrente : les chrétiens sacrifient les corps et tout ce qui est matériel ou physique aux âmes, le présent à la vie éternelle. Or le christianisme bien compris devrait être la religion de l’incarnation et non celle d’un spiritualisme exsangue. Le Prologue de l’évangile de Jean affirme que « la Parole a été faite chair » et, dans ce même évangile, la première manifestation publique de Jésus est de se rendre à un mariage où il change l’eau en vin, non l’inverse. On a pu dire que le christianisme est à la fois un spiritualisme et un matérialisme et que c’est même là une de ses spécificités. Albert Schweitzer montre que notre vie est ainsi paradoxalement faite de détachement, parce que nous sommes orientés vers la vie éternelle, et d’attachement, parce que nous sommes inscrits dans une éthique qui est celle de l’amour du prochain et de cette terre, création de Dieu, et d’un combat pour le Royaume de Dieu. Il n’y a pas là de quoi prôner une ascèse exacerbée qui voudrait que nous devenions par elle plus chrétiens que le Christ.

  Ensuite, le christianisme serait un anti-humanisme en professant que Dieu est tout et que l’homme n’est rien. Feuerbach, le maître à penser du jeune Marx en matière religieuse, écrit ainsi que « l’homme affirme en Dieu ce qu’il nie en lui-même ». Toute une tradition, entre autres calvinienne, ne réduit-elle pas en effet l’être humain au néant de sa condition mortelle et pécheresse ? Mais, là encore, le christianisme devrait s’affirmer comme un humanisme christique : en Jésus, Dieu revalorise la condition humaine et lui redonne une dignité incomparable.
  D’autre part, les athées nous reprochent, sur un plan politique et social, de prêcher la résignation là où il faudrait inviter à la révolte. Dans une alliance avec les puissants et les riches, les clercs demandent aux fidèles de ne pas se révolter face aux injustices ; ils leur annoncent qu’ils seront d’autant plus récompensés dans l’Au-delà, qu’ils auront été soumis dans ce mondeci. Dans l’encyclique Nostis et nobiscum, en 1849, un an après la publication par Marx et Engels du Manifeste du parti communiste, le pape Pie IX affirmait : « Au reste que les pauvres se souviennent, d’après l’enseignement de Jésus-Christ lui-même, qu’ils ne doivent pas s’attrister de leur condition, car la pauvreté même leur a préparé pour le salut un chemin plus facile, pourvu toutefois qu’ils supportent patiemment leur indigence, et qu’ils soient pauvres non seulement en réalité, mais encore en esprit. » Or l’Évangile contredit une telle attitude en nous montrant en Jésus l’homme révolté par excellence : contre le mal, les souffrances et la mort, le péché, les injustices. Le chemin du chrétien n’est pas celui de la résignation. Au contraire.
  Enfin, les athées dénoncent une foi qui n’est que le bouche-trou de besoins non satisfaits et de questions irrésolues. Le théologien Dietrich Bonhoeffer, prisonnier des nazis, s’en prenait déjà dans ses lettres de prison (Résistance et soumission) à cette foi en un Dieu qui serait celui de nos seules insuffisances. Mais croire en Dieu, n’est-ce pas croire en lui surtout quand on pourrait se passer de lui ? Choisir Dieu librement, et cela dans un monde et une vie où triomphent tant de nécessités, n’est-ce pas donner corps à une liberté qui nous est si souvent refusée ? Dieu n’est-il pas alors la condition de notre liberté ?

 

Quel Dieu ?

 

  Les remarques précédentes nous ont permis de découvrir que là où athées et chrétiens pouvaient se croire en opposition, l’Évangile bien comprisnous conduit au contraire à nous percevoir dans une proximité trop souvent ignorée. Mais Dieu n’est-il pas alors le lieu par excellence de notre séparation ? Les uns le refusent, les autres y croient. Pourtant, encore une fois, il faut nuancer les choses et se demander de quel Dieu nous parlons. Ne sommes-nous pas en effet athées de plusieurs représentations traditionnelles de Dieu ? Dans une telle perspective, ce ne sont plus les athées qui nous accuseront, mais bien plutôt des chrétiens qui nous reprocheront de ne plus être véritablement chrétien.
  Nous ne souscrivons pas au Dieu des théistes, sorte d’individualité surplombant la terre des hommes. Nous ne croyons pas ou plus à un Dieu tout-puissant auteur direct ou indirect des maux de ce monde. La toutepuissance est celle de son amour sans cesse contrarié et vaincu, celle d’un Dieu qui nous appelle à l’aide. Nous disons non à l’image d’un Dieu absolu, immobile et fixe, alors que Dieu est en devenir et perceptible dans un dynamisme créateur si souvent défendu par la théologie du Process. Nous contestons le dogme de la trinité qui écorne gravement, le plus souvent, un strict monothéisme auquel nous renvoient, à juste titre, juifs et musulmans. Notre Sinaï et notre montagne de la Transfiguration sont devenus un Olympe avec le Père, le Fils, le Saint-Esprit, Marie (déesse), sans parler des saintes et des saints. Nous ne croyons pas à un Dieu sanguinaire et vengeur, celui des peines éternelles et des doctrines de la rédemption / expiation, ce Dieu qui exige, pour pardonner aux hommes, que le sang de son « Fils » coule sur la croix. Un tel Dieu n’est même pas à la hauteur de ce que nous appelons un honnête homme. Quant au Dieu « Père », Freud est passé par là et nous reconnaissons alors volontiers en l’Éternel une dimension maternelle.

  Cela dit, nous croyons en Dieu. Le poète latin Horace disait de l’homme qu’il est pareil à un oiseau dont les ailes sont plus grandes que son nid. L’homme se définit ou « s’infinit » dans un dépassement. André Comte- Sponville, philosophe pourtant athée, écrit : « Nous sommes des êtres finis ouverts sur l’infini […], des êtres éphémères, ouverts sur l’éternité ; des êtres relatifs, ouverts sur l’absolu. » (L’Esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu) Pour définir l’être humain, nous refusons de le faire à l’intérieur d’une pétition de principe en définissant l’homme par l’homme, en l’enfermant en lui-même. Le propre de l’homme, comme le constate Sartre lui-même dans L’être et le néant, est de postuler ce dépassement de lui-même, une transcendance. Le jour où l’homme ne le ferait plus, il ne serait plus un être humain, pense Sartre, même s’il estime qu’il faut toujours à nouveau tuer Dieu. Des sociologues de la religion soulignent aussi qu’il est indispensable de se définir dans ce dépassement. Le clocher de nos églises, même dans nos sociétés de séparation des Églises et de l’État, pointe vers un ailleurs que d’aucuns penseront vide, mais nécessaire cependant à notre vivre-ensemble. Ce clocher empêche ainsi la société de se clore sur ellemême et de devenir un univers totalitaire. Jean-Paul Willaime écrit : « On peut en effet se demander […] si toute société démocratique n’a pas besoin de placer une référence religieuse à son horizon, afin, tout en restant laïque, de fonder son ordre dans un au-delà d’elle-même, et garantir ainsi la non-clôture du social sur lui-même. » (Autres Temps, 1985 / 6)

 

Quel Jésus ?

 

  Il s’agit, de nouveau, de se demander de quel Jésus nous parlons, sinon le dialogue des athées avec nous sombre dans les malentendus et la confusion. « Notre Jésus » n’est pas un monstre hybride, celui d’une double nature (humaine et divine), même si Jésus est celui auquel nous regardons pour savoir qui est Dieu et qui est l’Homme. Il n’est pas, au coeur d’une hypothétique trinité, Fils de Dieu, expression qui, à tout prendre, ne signifie rien pour la grande majorité de nos contemporains. La naissance virginale et le tombeau vide appartiennent à un langage mythologique qu’on ne saurait prendre au pied de la lettre : il convient de voir dans ces pages, comme dans toutes les autres narrations bibliques, non pas ce qu’elle disent, mais bien ce qu’elle veulent dire. Avant d’être le Jésus de miracles improbables, voire impossibles, Jésus est pour nous celui des Béatitudes. Il est le prophète qui nous parle d’un Dieu d’amour et humain (seuls les hommes peuvent être inhumains, disait Berdiaev), qui nous oriente vers un Royaume de Dieu à construire dans les cadres d’un authentique christianisme social et écologique.

Pierre déclare de Jésus qu’il « allait de lieu en lieu en faisant le bien » (Ac 10,38). N’est-ce pas déjà beaucoup si nous voulons ensemble, croyants et incroyants, nous inspirer de son exemple ? « Si tu veux croire en Jésus, commence par faire quelque chose en son nom », disait A. Schweitzer dans une prédication (Vivre).

 

Laurent Gagnebin

 

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