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par
Laurent Gagnebin |
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Devant la nature se déchaînant, les hommes appellent le Seigneur
à l’aide. Mais aujourd’hui n’est-ce pas la nature elle-même qui
crie au secours ? Pour la sauver, Dieu a besoin des hommes.
La tempête apaisée
« Seigneur, sauve-nous, nous périssons ! » Matthieu 8,25
Le récit de la tempête apaisée (Mt 8,23-27) est susceptible de bien des interprétations, dont l’une peut nous conduire à une réf lexion d’ordre écologique.
Il faut d’abord se demander si ce texte nous parle véritablement encore et peut toujours être prêché comme si de rien n’était, du moins en Occident. Le contexte culturel et scientifique de cette histoire et le nôtre n’ont en effet plus grand-chose en commun. Là, dans ce récit biblique, nous voyons des hommes accablés par une nature menaçante et mortifère. Ici, dans nos pays, ce sont des hommes qui la contrôlent et l’écrasent par leurs techniques. On a de la peine, dans le cadre de notre civilisation contemporaine, à se sentir concernés par cette image d’hommes qui, terrorisés par la nature, appellent le Seigneur, Dieu ou le Christ, au secours. Une telle attitude serait actuellement jugée comme relevant d’une sorte de désespoir extrême sombrant dans la superstition. Appeler aujourd’hui le Dieu de Jésus-Christ à l’aide parce que la nature se déchaîne et nous terrifie est contraire à une démarche rationnelle et scientifique. Tout cela relève d’un obscurantisme dépassé, pourra-t-on dire. Il y a longtemps que nous ne nous tournons plus vers Dieu pour maîtriser la nature et ses dangers ; nous faisons confiance pour cela aux progrès et aux conquêtes de la science.
Il convient pourtant de souligner qu’en bien des points de notre globe typhons, tsunamis, éruptions volcaniques, tremblements de terre, inondations, sécheresses font encore des morts par dizaines et centaines de milliers. Il y a quelque égocentrisme à ne penser qu’à nos contextes. Nous oublions en effet non seulement les innombrables victimes de tous ces cataclysmes, mais aussi que notre civilisation occidentale porte une part de responsabilité dans le non-développement de tant de terres désolées, dans la pollution de milieux naturels apparemment si éloignés des nôtres, dans les déséquilibres d’ordre écologique et économique imposés à d’autres terres. Maîtriser et « dominer » (Gn 1,28) la création est une chose. La détruire ici ou ailleurs en est une autre.
Cela dit, la question n’en demeure pas moins : que faire de ce texte, comment le recevoir à l’heure actuelle, dans toute sa pertinence interpellatrice, sans ignorer l’immense différence des contextes signalée plus haut. Un renversement s’est opéré dans l’histoire du monde et nous devons en tenir compte : nous ne voyons plus dans les catastrophes naturelles la main d’une divinité ni ne recourons à elle pour y remédier. Prenant acte de ce renversement, il me semble pourtant possible de l’assumer grâce à un autre renversement. Ce ne sont plus aujourd’hui les hommes épouvantés, écrasés et tout près d’être anéantis par une nature meurtrière, qui appellent le Seigneur à l’aide (« Seigneur, sauvenous, nous périssons ! ») ; ce sont ces éléments naturels et le monde du silence dont nous pouvons entendre la plainte. Air, terre, eau, pollués et en voie d’être exténués par l’homme, se tournent en fait vers le Maître de notre vie et de la création ; ce sont eux désormais qui exhalent leur souffrance et un cri de détresse : « Seigneur, sauvenous, nous périssons ! »
Avec cette lecture-là du texte biblique, nous prenons acte du renversement historique constaté, mais avec un autre renversement appliquant à la nature ce qui l’était à l’homme, nous restons en fait fidèles à la ligne directrice d’un récit qui salue d’abord en Jésus et en Dieu une seigneurie concernant la création tout entière.
Notre récit redit aussi, à sa manière, un message biblique unanime : la nature n’est pas une idole à vénérer ou idolâtrer, intouchable. Elle est, elle aussi, et nous avec elle dans une solidarité indestructible, une créature de Dieu.
« Maintenant encore le monde entier gémit et souffre comme une femme qui accouche » (Rm 8,22). Dans le chantier du monde, il nous appartient, « ouvriers avec Dieu » (I Co 3,9), de sauver avec Lui une création terrassée et terrorisée. C’est aussi Lui qui nous appelle à l’aide. Notre christianisme sera alors indissolublement écologique et social.
Laurent Gagnebin
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