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n°223 | Novembre 2008
  CAHIER | par Laurent Gagnebin Qu'est-ce que le protestantisme libéral ?

 ÉDITORIAL |    Au début : une absence.


 QUESTIONNER |    Désir, action et détachement : La Bhagavad Gîta


 CAHIER | Qu'est-ce que le protestantisme libéral ?   Introduction : Le libéralisme

   Qu'est-ce que le protestantisme libéral ?


 RÉAGIR |    Une élection très discrète


 CES MOTS QU’ON N’AIME PAS |    Confession des péchés


 SERIE : MANGER |    2. Manger ou prier ?


 MÉDITER |    Prière de celui qui doute


 VIVRE |    Souffrance à l’hôpital


 RÉSONNER |    L’Art de la Fugue


 DÉBATTRE |    Un droit au suicide ?


 DIALOGUER |    Vers une Église protestante unie ?


 COMMENTER |    Du gâchis pour le Royaume de Dieu


 RENCONTRER |    Une petite histoire de l’Amitié judéo-chrétienne


 RETROUVER |    Histoire du « Gastounet »

 
 
 

  La fiche auteur de Laurent Gagnebin

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Evangile et liberté
 CAHIER   par Laurent Gagnebin 
 CAHIER | Qu'est-ce que le protestantisme libéral ?
  Introduction : Le libéralisme
  Qu'est-ce que le protestantisme libéral ?

Qu'est-ce que le protestantisme libéral ?

 

   Il est difficile de définir le protestantisme libéral, parce qu’il comporte plusieurs formes spirituelles et théologiques différentes, parfois même très différentes. On devrait presque toujours en parler au pluriel : les protestantismes libéraux. Plutôt que de libéralismes véritablement et substantiellement opposés, il s’agit d’orientations différentes, à l’intérieur d’une seule et même famille. Évangile et liberté traduit cette diversité, aussi bien dans son comité de rédaction que dans les articles publiés.
   Cela dit, les frontières entre ces diverses orientations sont plus ou moins nettes ; les positions, le plus souvent, se recouvrent partiellement. Rares sont les protestants libéraux qui appartiennent à une seule de ces orientations. Ces dernières comportent entre elles des frontières suffisamment floues ou poreuses pour qu’il soit possible, d’ailleurs, de les rencontrer aussi chez des orthodoxes (NDLR : ce terme désigne ici ceux qui ne se réclament pas du libéralisme), comme je l’indiquerai chemin faisant.

 

Une constante

 

   En octobre 2007, Réforme consacrait sa rubrique « disputatio » à la question suivante : « Le libéralisme théologique a-t-il encore un avenir ? » (no 3242, 11- 17 octobre 2007) La question ainsi posée était pour le moins surprenante, et cela pour deux raisons. D’abord, il est évident qu’il n’était pas venu à l’esprit de la rédaction de cet hebdomadaire de se demander aussi ou plutôt si l’orthodoxie théologique avait encore un avenir. Il allait de soi que seul le protestantisme libéral pouvait apparaître comme une espèce en voie de disparition et digne d’un jardin zoologique. Ensuite, la question ainsi posée était absurde.
   Il y a toujours eu, en effet, dès les origines du protestantisme et en son sein, des orientations plutôt libérales (Zwingli, Servet, Castellion, Socin…) et des orientations plutôt orthodoxes (Luther, Calvin…). Et il en ira toujours ainsi, parce qu’il y a toujours des tendances novatrices et des tendances conservatrices en théologie et cela dans toutes les confessions chrétiennes, et aussi, bien entendu, dans toutes les religions. Il ne peut pas en être autrement. Entre les deux, on trouve forcément des options modérées plus ou moins novatrices et plus ou moins conservatrices, c’est-à-dire plus ou moins libérales ou orthodoxes. Rares sont ceux qui peuvent se dire libéraux ou orthodoxes à cent pour cent.

   Non seulement il y a, par exemple, des catholiques et des anglicans orthodoxes ou libéraux, ou plus ou moins tels, mais il en va de même dans toute l’histoire du christianisme en général, de ses origines à nos jours. Il en va également ainsi dans celle du judaïsme, de l’islam, du bouddhisme… On parle d’ailleurs couramment d’un judaïsme libéral ou d’un islam libéral. Il est frappant de voir que, précisément, les représentants de ces différents courants prennent tous et toujours le soin de montrer que leur famille spirituelle a des racines qui se confondent avec les origines de leur confession ou religion.
   Il s’agit simplement de reconnaître que les mouvements et les institutions sont invariablement traversés par des courants orthodoxes de tendance conservatrice et des courants libéraux de tendance novatrice.

   Les or tho doxes ou conser vateurs veulent rester fidèles au discours et aux doctrines de leurs prédécesseurs. Il ne s’agit pas simplement pour eux de maintenir le même langage, mais aussi les mêmes doctrines. Elles sont, selon eux, immuables, définitives, intangibles, dans le fond comme dans la forme. On serait tenté de penser qu’une telle attitude n’a aucun succès aujourd’hui. Ce n’est pas le cas. En effet beaucoup de nos contemporains, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des Églises, ont besoin d’être apaisés et cherchent dans le religieux une sécurité ou un confort qu’ils ne trouvent pas nécessairement dans leur vie et ailleurs. L’orthodoxie religieuse les rassure.
   Les libéraux ou novateurs, eux, veulent au contraire repenser en profondeur les doctrines chrétiennes et les reformuler. Cela inquiète et trouble certains. La théologie des antiquaires n’est pas l’affaire des libéraux : ils ne se contentent pas de dépoussiérer ou réparer. Ils tiennent absolument à dire la foi dans les catégories et le vocabulaire de notre temps et de notre monde, en tenant compte des réalités culturelles, scientifiques, philosophiques actuelles, comme le fait, par exemple, plus particulièrement avec John Cobb, la théologie du Process. Ils constatent d’ailleurs que cet effort a toujours été celui de la pensée chrétienne à travers les âges.

   Clercs et prédicateurs ont peur de choquer par des novations, mais ils oublient ces foules immenses qui ont déserté les Églises et les cultes, parce que l’on y était trop conservateurs ; parce que l’on ne répondait pas à leurs interrogations, à leurs recherches, à leur quête et à leur attente d’une pensée doctrinale clairement novatrice. Quand les libéraux luttent pour une « théologie de la culture », comme le dit Paul Tillich (1886-1965), ils ne prétendent pas être plus cultivés que quiconque, mais ils veulent construire une théologie en lien, en corrélation avec les réalités culturelles et scientifiques de leur temps. Ils savent bien que cette théologie sera un jour, elle aussi, dépassée.

 

Une méthode exégétique

 

   Les protestants libéraux ont été les artisans et sont les défenseurs d’une lecture et d’une analyse des textes bibliques dite historico-critique. Cette méthode exégétique est née dans le protestantisme libéral allemand du XIXe siècle, mais se voulait le prolongement de la Réforme dont les tenants abandonnèrent les interprétations allégorique, morale (tropologique), spirituelle (anagogique) de la Bible pratiquées jusque là ; ils ne retinrent que le sens littéral. Les trois autres lectures donnaient lieu à toutes les fantaisies et permettaient, surtout, de justifier, doctrinalement, tout et n’importe quoi en faisant dire à la Bible tout et n’importe quoi.
   Dans la foulée de cette lecture réformée de la Bible, la méthode historico-critique s’efforce de retrouver le sens premier du texte. Pour ce faire, il s’agit de mener une enquête historique exigeante, replaçant le texte dans ses différents contextes d’origine. Il s’agit de retrouver, tant que faire se peut, le milieu, le cadre où il a vu le jour. Cette entreprise fait alors appel à l’histoire de sa ou de ses traditions, de sa ou de ses rédactions différentes, de ses interprétations parfois divergentes, à l’analyse de ses contextes (religieux, culturel, social…), à l’archéologie, à la critique textuelle et littéraire, par exemple. Elle prend en compte la distance qui nous sépare des textes bibliques, de leur énonciation originelle. Elle écarte et met momentanément entre parenthèses nos interprétations personnelles. Elle correspond à une certaine ascèse.
   La méthode historico-critique ne parvient pas toujours à ses fins. Par exemple, il est très difficile de savoir si Jésus a vraiment et exactement dit ou fait ce que les évangiles nous rapportent. Une parole ou un acte prêtés à Jésus sont-ils toujours authentiques ? Les données sont en l’occurrence très conjecturales, mais le texte est là avec les approches, les interprétations riches et diversifiées de ses différents auteurs. Nous ne possédons pas avec eux une image prétendument objective, historique, dira-t-on, de Jésus.
   Cette méthode est peu à peu devenue, malgré des résistances farouches, le bien commun de toute approche, qui se veut scientifique, de la Bible. Les adversaires de la méthode historico-critique furent longtemps les orthodoxes. Pendant des années et des années, on était orthodoxe si on s’opposait à elle et libéral si on s’en réclamait. Ce n’est plus le cas maintenant. Les protestants dits orthodoxes acceptent et pratiquent d’ordinaire cette exégèse-là. Il y a donc, à cet égard et généralement, une orientation nettement libérale de l’orthodoxie contemporaine. À l’heure actuelle, ce sont les évangéliques qui s’y opposent en prônant une lecture fondamentaliste des Écritures. On est donc plus ou moins libéral ou orthodoxe selon qu’on identifie plus ou moins la lettre de la Bible avec la Parole de Dieu.

   Il faut pourtant reconnaître que les liturgies et les prédications, même dans la bouche de certainssi leurs auteurs étaient de purs fondamentalistes. On y réintroduit ainsi, sans le vouloir expressément, il est vrai, des expressions qu’une lecture historico-critique rend, de fait, impossibles. On nage alors en pleine contradiction, évoluant entre la méthode dont on se réclame théoriquement, mais non pas explicitement, et celle que l’on met en oeuvre pratiquement. Ainsi, ai-je entendu un pasteur libéral consacrer sa prédication à un passage des deux premiers chapitres de la Genèse sur la création et cela sans jamais, à aucun moment, signaler que ces chapitres n’avaient aucune prétention scientifique ou historique, mais étaient des mythes profonds et très riches de significations. Tout, dans ce sermon, semblait prendre le texte biblique au pied de la lettre. On ne pouvait mieux faire pour culpabiliser celles et ceux qui se trouvaient dans l’incapacité de faire leur une telle démarche. Ailleurs, et là encore il s’agit d’un pasteur libéral, la liturgie du culte de Noël utilisait les textes des évangiles, ceux de la naissance virginale de Jésus, entre autres, comme s’ils relataient des événements historiques et biographiques de sa vie, sans que le pasteur en question dise, d’une manière ou d’une autre, la dimension symbolique et poétique de ces récits.
   Ce déficit est aggravé par un autre phénomène : la lecture de la Bible s’est heureusement enrichie ces dernières années de nombreuses méthodes inspirées par le structuralisme, le féminisme, la rhétorique, la narratologie, la psychanalyse, la théologie de la libération, par exemple. On remarque, hélas, que ces exégèses permettent trop souvent de contourner subrepticement les exigences de la méthode historicocritique. On ne dit pas qu’on la refuse ou combat, mais on se réclame en fait d’une autre approche qui, en principe, mais en principe seulement, ne l’exclut pas. 
   Les libéraux, eux au moins, devraient faire entendre très clairement, d’une manière ou d’une autre, que leur compréhension de la Bible et leurs choix liturgiques n’ont rien à voir avec ce fondamentalisme déguisé, parce que bien des vérités liturgiques et bibliques sont, comme aimait à le dire le pasteur Georges Marchal (1905-1982), des « vérités de vitrail ». Il convient, par conséquent, de courir le risque d’une foi et d’une liberté qui accordent à la recherche historique une place première, explicite et clairement assumée.

 

Un état d’esprit

 

   En 1944, Franz J. Leenhardt, professeur de Nouveau Testament, publiait un opuscule intitulé « Pour une orthodoxie libérale » (La Concorde). Il fit paraître encore, en 1958 et sous ce même titre, un autre texte dans la Revue de théologie et de philosophie de Lausanne. Il défendait dans ces deux articles une orthodoxie doctrinale, mais animée par un état d’esprit et une méthode refusant le dogmatisme et non les dogmes, opposée à l’intellectualisme desséchant qui permettait, comme il l’écrivait, de tout savoir par coeur, alors que le coeur ne savait plus rien, qui parlait savamment du Christ, alors que le Christ ne parlait pas. Il récusait un doctrinarisme autoritaire imposant formules et credo sans le moindre ménagement, mais avec un usage disciplinaire intransigeant. Le libéralisme de la méthode rejoint ici celui d’un état d’esprit qui se veut libéral par son refus de l’autoritarisme. Il faut reconnaître, là encore, que cette orientation libérale est la marque de plus d’un témoin de l’orthodoxie. Bien des orthodoxes comprennent et respectent, et même défendent, un pluralisme doctrinal qu’ils jugent, avec raison, propre au protestantisme, à son essence, en quelque sorte. Cette reconnaissance du pluralisme théologique est d’ailleurs demandée à tous les candidats au ministère pastoral de nos Églises réformée ou luthérienne de France. N’est-ce pas là déjà une marque et une exigence relevant d’un état d’esprit libéral ?
   Que récuse d’abord le protestantisme libéral ? C’est l’esprit d’orthodoxie, et cela avant de contester certaines doctrines traditionnelles. On se rappellera à cet égard le beau livre de Jean Grenier, philosophe et ami d’Albert Camus, intitulé Essai sur l’esprit d’orthodoxie (1938, repris en 1967 dans la collection Idées de Gallimard). L’auteur s’en prenait là à cet esprit d’orthodoxie si fréquent en politique et dominant alors plus particulièrement le communisme. Protestants libéraux et orthodoxes modérés peuvent combattre, et de fait combattent souvent ensemble, pour un esprit de libéralisme.
   Cela dit, de même que j’ai constaté plus haut que trop de libéraux pouvaient être en chaire infidèles à une méthode historico-critique, de même je dois admettre ici que, trop souvent, ils sont aussi les représentants de ce que l’on pourrait appeler un libéralisme orthodoxe. Ils jugent et condamnent celles et ceux qui ne professent pas leur libéralisme ou le vivent de manière plus centriste et moins radicale qu’eux. Plusieurs pasteurs ont souffert de cet ostracisme sectaire et intra-libéral. Que deviennent, dans de telles conditions, ce pluralisme, cette tolérance et cette promotion de la liberté de conscience propres au protestantisme en général et si chère au protestantisme libéral en particulier ?

 

Une relecture des doctrines traditionnelles

 

   Les libéraux représentent l’aile novatrice, du point de vue théologique, du protestantisme, du christianisme, des religions. Ils se réclament ouvertement d’une méthode exégétique historico-critique. Ils récusent l’esprit d’orthodoxie. Ils veulent aussi procéder à une relecture des doctrines traditionnelles du christianisme. Ils le font non seulement, comme cela a déjà été dit plus haut, pour tenir compte des conceptualités contemporaines si différentes des catégories philosophiques, culturelles et scientifiques dans lesquelles ces doctrines ont été élaborées, mais aussi pour souligner que ces manières de dire, qu’elles soient dogmatiques ou bibliques, n’ont, en tant que telles, rien de spécifiquement évangélique ou chrétien. Il faut, comme l’a souligné Rudolf Bultmann (1884-1976), ne pas rendre la foi solidaire du moule, des contextes et des conceptions culturelles, dans lesquels elle est coulée. La vision du monde de l’homme biblique et des premiers penseurs chrétiens n’a, le plus souvent, plus rien à voir avec la nôtre. Les enfers au plus profond de la terre ou le Ciel divin au-dessus de nos têtes ne correspondent plus à notre conception de l’univers. Peut-on encore parler d’une « nature » divine et d’une « nature » humaine de Jésus ? Il ne s’agit pas tant de rayer de telles données bibliques ou doctrinales, sous prétexte qu’elles sont en contradiction avec ce que la science actuelle nous apprend de l’univers et de l’homme. Il s’agit plutôt de les traduire pour nous aujourd’hui et de les exprimer dans nos représentations modernes. Cette exigence n’est pas d’abord, ni surtout, ni essentiellement, une exigence de la modernité, mais bien une requête de la foi elle-même, ainsi recentrée sur ce qui lui appartient en propre et constitue sa spécificité.

   À la suite de cela et de manière tout à fait conséquente, la démarche libérale va s’appliquer à montrer la genèse, l’histoire des doctrines, en en soulignant la complexité, voire la relativité, d’une part, et leur caractère toujours discuté et par là discutable, d’autre part. Les dogmes n’ont rien d’absolu. Il faut reconnaître aux croyances, qui ne sauraient être confondues avec la foi, leur dimension purement, voire, bien souvent, failliblement humaine.
   C’est la doctrine de la trinité, parfois imposée comme condition d’une foi authentique, si centrale, voire suprême et dominante, dans le dispositif doctrinal des orthodoxies, que les libéraux vont interroger. Ils s’appliqueront à montrer que cette doctrine exprime davantage la manière, souvent performante, dont l’homme dit Dieu, que la manière dont Dieu se dit à l’homme. D’ailleurs, les formules ternaires de certains passages bibliques sont largement étrangères aux spéculations extrêmement poussées et plus tardives de la doctrine ou, plutôt, des doctrines trinitaires. Les libéraux veulent écarter toute formulation mettant en question l’affirmation du Dieu unique, et susceptibles de conduire à un trithéisme larvé. Le Père, le Fils, le saint Esprit ne sont-ils pas à comprendre comme les « modes » (modalisme) divers d’un seul et même Dieu, plutôt que comme trois « personnes » distinctes ? Du reste, celles et ceux qui invoquent et prient Dieu le font-ils vraiment en s’adressant ainsi implicitement à une Trinité préexistant à la naissance même de Jésus ? Les libéraux unitariens, qui insistent sur l’unité de Dieu, se réfèrent certes au Père, au Fils et à l’Esprit, mais cela n’implique pas pour eux les définitions trinitaires imposées par des conciles au quatrième et au cinquième siècle (Nicée- Constantinople : 325 et 381 ; Chalcédoine : 451).
   Relire les textes bibliques et les doctrines classiques pour discerner davantage ce qu’ils veulent dire que ce qu’ils disent en privilégiant l’esprit par rapport à la lettre, les comprendre comme datés, dans les deux sens du mot, mais sans récuser clairement ces données, n’estce pas rester, tout compte fait, trop traditionaliste ? Cette sorte de nettoyage biblique et dogmatique n’estil pas insuffisant ? Une telle démarche semble s’arrêter en chemin ou donner d’une main ce qu’elle retire de l’autre. C’est le reproche que certains font parfois à ce libéralisme-là. Il est un peu comme du café sans caféine. Tout compte fait, mieux vaut, penseront certains, une franche orthodoxie que ce replâtrage se contentant de restaurer, de manière new look, des données restant là, somme toute, assez classiques. On rénove plus qu’on innove, diront certains libéraux désireux de procéder à une purification plus radicale. Ce reproche peut d’ailleurs être fait à Tillich et à Bultmann, non à la théologie du
Process.

 

Une purification doctrinale

 

   La pensée chrétienne, aimait à dire Albert Schweitzer, souffre d’un excédent de bagages. C’est à cet excédent, jugé d’ailleurs infidèle à l’Évangile, que les libéraux vont s’en prendre. C’est là une quatrième et dernière orientation du protestantisme libéral que je tiens à présenter ici. Je ne retiendrai que deux ou trois exemples, parmi plusieurs autres possibles. Cette entreprise de purification, elle aussi, se veut dans la droite ligne d’une Réforme qui voulut, précisément, purifier la théologie d’alors en supprimant le « et » des affirmations doctrinales classiques concernant le salut : cette conjonction de coordination disait en effet et à tort, en les mettant presque sur le même plan, la foi et les oeuvres, Jésus et Marie et les saints et l’Église, la Bible et la tradition.
   Sans revenir à la doctrine de la trinité et à celle de la double nature du Christ, que plusieurs libéraux non seulement contestent et retraduisent, mais estiment qu’il faut purement et simplement abandonner en n’enseignant et prêchant qu’un Jésus pleinement et uniquement homme ; sans retenir la question des miracles (multiplication des pains, tempête apaisée, Jésus marchant sur les eaux, résurrection ou plutôt revivification de Lazare, etc.) que, depuis bien longtemps, même des orthodoxes modérés ne prennent plus nécessairement au pied de la lettre, mais lisent ou interprètent comme des récits symboliques et riches de sens ; j’aimerais prendre d’abord le cas de la doctrine de la rédemption et de l’expiation substitutive.

   La rédemption signifie qu’avec la Croix et en Jésus, Dieu nous rachète en nous arrachant à la mort à laquelle nous condamne inexorablement notre péché. L’image du rachat est biblique et très parlante, puisqu’elle se réfère, entre autres, à la libération d’un esclave que son maître pouvait affranchir en en payant le prix. Malheureusement, cette image, transformée en une logique impitoyable, fait de Dieu une sorte de commerçant et de la mort de Jésus un marchandage où le calcul l’emporte sur l’amour. Les libéraux estiment que cette doctrine ne parle plus véritablement aujourd’hui et qu’il faut l’abandonner.
   La doctrine de l’expiation en tant que telle va d’ailleurs plus loin que cette image de la rédemption ; elle affirme que Jésus, innocent et crucifié, paye à notre place et par son sang la condamnation due à nos péchés en en versant ainsi la rançon. On ne sait pas à qui est exactement payée une telle rançon (au diable ? au Dieu Père ?). Il s’agit donc là d’un sacrifice demandé par Dieu à son Fils pour le pardon de l’humanité condamnée. Un tel Dieu devient là, non seulement un comptable implacable, mais un Dieu sanguinaire. On pourra toujours défendre cette conception en en montrant les intentions premières et en la replaçant dans son contexte originel, mais cette doctrine reste, hier comme aujourd’hui, scandaleuse et inassimilable, révoltante, en un mot : inacceptable. On nous dira qu’il faut s’incliner devant cette justice « incompréhensible » de Dieu. Les libéraux répondent qu’il n’y a, dans cette doctrine, aucune référence à une quelconque justice divine énigmatique, mais bien, en l’occurrence, une image, hélas très claire, d’un Dieu injuste. Beaucoup de théologiens contemporains orthodoxes, en accord théorique avec cette doctrine, sont en réalité gênés par elle quand il s’agit de l’enseigner et de la proclamer ; ils la laissent soigneusement dans l’ombre.

   On peut lier à cette image de ce Dieu celle que nous en donne l’affirmation de l’enfer et des peines éternelles. Elle nous présente et représente un Dieu vengeur dont l’amour fait étrangement payer à l’homme, par une damnation infinie, les fautes commises dans sa brève existence ; et cela, nous dit-on, par un souci de justice, qu’on retrouve d’ailleurs dans les motivations prétendument généreuses de toute inquisition, et cela pour respecter notre liberté. Un salut universel serait en effet de l’ordre d’une terrible prédestination ! Alors, nous payerons et nous payerons au-delà de la fin des temps. Là encore, les libéraux, dans leur immense majorité, disent un non catégorique à une doctrine si contraire à ce Dieu dont la Bible nous dit pourtant qu’il est « amour » (I Jn 4, 8 et 16).
   Enfin, pour conclure ce parcours, j’aimerais donner un dernier exemple ; il concerne la toute-puissance de Dieu. Quels que soient les précautions prises et les arguments utilisés pour expliquer et faire comprendre ce que l’on appelle la toute-puissance de Dieu, il est devenu impossible de la prêcher aujourd’hui. Non seulement elle ne va plus de soi et a vieilli, mais elle est un obstacle à la foi de la plupart. Comment en effet concilier cette toute-puissance et l’amour de Dieu face au scandale des souffrances injustes et après la Shoah ? Plusieurs théologiens du XXe siècle, Wilfred Monod (1867-1943), Dietrich Bonhoeffer (1906-1945) et Nicolas Berdiaeff (1874-1948), philosophe orthodoxe russe et hautement libéral, ont, notamment, contesté cette notion de la toute-puissance divine et montré pourquoi elle leur paraissait incompatible avec la réalité d’un Dieu faible, comme le drame de la Croix, selon eux, l’indique et l’illustre. Il serait sage de bannir de nos confessions de foi et de nos liturgies ces formules parlant d’un Dieu « toutpuissant », alors que, le plus souvent, nos théologies, libérales ou non, viennent les contester.
   Certains théologiens, même libéraux, reprocheront à cette orientation purificatrice de vider le christianisme de sa substance. Les notions de péché et de culpabilité, de rétribution, de rédemption et d’expiation, de sacrifice, par exemple, leur paraissent être des invariants anthropologiques inséparables de toute pensée religieuse digne de ce nom. À vous lecteur d’en juger !

 

Laurent Gagnebin

 

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