 |
 |
| QUESTIONNER |
par
Laurent Gagnebin |
|
 |
Quels peuvent être les liens existant entre un protestantisme libéral et un christianisme social ? Telle est la question à laquelle Laurent Gagnebin se propose de répondre ici. Mais il convient aussi, selon lui, de s’interroger sur une question plus large et de portée clairement œcuménique : les liens qui
doivent attacher l’une à l’autre la spiritualité, en général, et une exigence d’ordre social, en particulier.
Protestantisme libéral et christianisme social
C’est au pasteur Wilfred Monod (1867-1943), père de Théodore, que l’on doit principalement d’avoir, comme pionnier du christianisme social, consacré d’innombrables textes, dont un nombre important de prédications, à une réflexion soulignant l’indispensable solidarité entre un christianisme spirituel (culte, piété, prières…) et un christianisme social (combat contre les injustices, surtout). Il y a là, pour lui, une volonté de tenir les deux bouts de la chaîne et d’être fidèle à ce qu’il aimait appeler l’Évangile intégral. Le jeune pasteur (il a moins de trente ans) déclare ainsi dans un sermon donné à Condé-sur-Noireau : « Qu’on ne vienne pas diviser en deux minces filets le torrent de mon activité ; qu’on ne vienne pas me dire : Fais deux parts de ton existence, l’une pour les choses visibles, l’autre pour les choses qu’on ne voit point […]. Ne me dites pas qu’il faut choisir entre le service de Dieu et le service des hommes, entre le couvent et le commerce, et montrez-moi que je peux servir, à la fois, et mon Père céleste et mes frères. » C’est la Bible qui, avec le message bouleversant des prophètes, celui du Magnificat, des Béatitudes, de la prédication du Royaume de Dieu, nous conduit à unir ainsi ces deux dimensions inséparables dans notre existence croyante.
Au « notre Père » de l’oraison dominicale répond ainsi, dans la prière que Jésus nous a léguée, un « notre pain quotidien ». La première invocation ouvre les requêtes qui concernent Dieu, et le « notre pain » celles qui concernent l’être humain. Ces deux parties du « Notre Père » forment un tout solidaire et le véritable titre de cette prière devrait être alors le « Notre Père – Notre pain ». W. Monod a tout fait pour revaloriser la cène, parce qu’il y voyait l’expression de ce christianisme toujours à la fois spirituel et social : communion verticale, personnelle et pour ainsi dire mystique, avec le Dieu de Jésus, et communion horizontale nous invitant à partager notre pain avec tous. On peut citer ici ces mots de Maurice Zundel (1897-1975) qu’il n’aurait pas désavoués : « Au coeur du culte chrétien, ce souci de l’homme est si formellement inscrit que le Repas du Seigneur n’aurait plus aucun sens s’il n’était cautionné, au moins dans le secret de quelques âmes, par cet amour sans frontières […] qui exige que nous partagions notre pain avec tous les hommes et tous les peuples – en étant les premiers à réclamer et à proposer les réformes économiques, démographiques et techniques indispensables à une juste circulation des biens – pour participer sans sacrilège à la fraction du pain, où le Seigneur veut nous rassembler tous comme un seul corps sous un seul Chef. » Plus près de nous, Bernard Reymond, dans son petit livre sur Le protestantisme et la littérature (Labor et fides), affirme, dans un chapitre qu’il consacre à quelques écrivains protestants du dixneuvième siècle, que « l’Évangile ne peut jamais aller sans exigences sociales ».
Un christianisme « pratique »
Une des données fondamentales, appartenant à la définition même d’un protestantisme libéral, est l’insistance mise sur une foi agissante plutôt que sur des croyances. Un credo, aussi juste serait-il, ne saurait caractériser la foi en profondeur. Elle est une manière de vivre dans la foulée de Jésus et non le fait de souscrire à telle ou telle doctrine d’abord. L’expression si courante désignant ceux que l’on appelle les pratiquants, c’est-à-dire ceux qui vont au culte ou à la messe, à la synagogue ou à la mosquée, par exemple, et cela en obéissant à certains rites, est très loin de correspondre à ce que nous appelons les pratiquants, à savoir ceux qui mettent l’Évangile… en pratique. Martin Luther King, l’abbé Pierre, Mère Teresa, Albert Schweitzer, l’évêque anglican Desmond Tutu, sont-ils salués et reconnus par l’homme de la rue comme d’authentiques chrétiens, parce qu’ils vont au culte ou parce qu’ils pratiquent l’amour du prochain ? « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres, que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples », nous dit Jésus d’après l’évangile de Jean (13,35). Il ne s’agit pas de critiquer les fidèles qui participent à nos célébrations dominicales, bien sûr, mais de dire que cette pratique n’est rien si elle ne s’accompagne pas d’une certaine manière de vivre. « C’est à l’amour », dit Jésus, et non pas à des dogmes, des doctrines, des croyances, des rites, une piété, des cultes…
Le risque d’un spiritualisme exclusif
Notre mensuel Évangile et liberté comporte régulièrement, même si ce n’est pas dans chaque numéro, une rubrique intitulée « Agir » et parfois « Réagir ». Il s’agit là de pages inscrites dans la dimension d’un christianisme social. Requis par des questions spirituelles et proprement théologiques, nous ne voulons pas ressembler à ces spiritualités pareilles à des avions qui auraient perdu leur train d’atterrissage. Face à des intégrismes, des dogmatismes, des fondamentalismes, renaissant aujourd’hui dans toutes les religions et confessions contemporaines, il est urgent de défendre un protestantisme libéral et un christianisme d’ouverture, et cela en posant, aussi simplement que possible, des questions souvent très théologiques. C’est là une mission de la plus haute importance. À certains égards, le libéralisme, qu’il soit catholique ou protestant, juif ou musulman, n’a jamais été plus actuel et nécessaire qu’aujourd’hui, urgent même. Le défendre, ce n’est pas être passéiste, rester prisonnier de querelles d’un autre âge, c’est au contraire être au coeur des questions spirituelles et religieuses de notre temps. Mais il ne s’agit pas de rester prisonniers de débats purement théoriques et désincarnés. Il ne s’agit pas de s’enfermer dans un spiritualisme, voire un individualisme mystique, à l’abri des débats actuels. Le protestantisme libéral nous renvoie sans cesse à une religion qui nous dit : ce n’est pas parce que nous regardons au Ciel que nous n’avons plus les deux pieds sur la terre ; ou, selon une formule qui m’est chère, joindre les mains, c’est rejoindre les autres.
Martin Luther King écrit : « La religion s’occupe à la fois du ciel et de la terre. […] Toute religion qui fait profession de s’occuper de l’âme des hommes sans s’occuper des taudis auxquels ils sont condamnés, des conditions économiques qui les étranglent et des conditions sociales qui les mutilent, est une religion aussi stérile que la poussière. »
Certes, il est parfois difficile d’établir la frontière entre le politique, qui nous requiert, et la politique, qui n’a pas sa place dans un mensuel tel que le nôtre. Là n’est pas notre vocation et ce n’est pas pour cela qu’on nous lit. Cela dit, un christianisme social comporte, inévitablement, des conséquences et des implications d’ordre politique. Les lecteurs ne nous reprocheraient pas d’avoir parfois placé le curseur un peu trop loin dans le champ du politique, mais bien plutôt, et ils auraient raison, d’écrire sur ces questions avec un ton autoritaire et supérieur, empreint de dogmatisme, sans respecter la liberté de conscience de chacune et de chacun ; la liberté de conscience est un bien précieux et un héritage propre au protestantisme en général et au protestantisme libéral en particulier.
Une perspective œcuménique
Quand Wilfred Monod défend à la fois un protestantisme libéral, un christianisme social et l’oecuménisme naissant, il le fait en estimant que les actions rassemblent là où dogmes et doctrines divisent. C’est dire que, pour lui, lutter pour un christianisme social et pour l’oecuménisme est un même combat. N’est-ce pas encore le cas aujourd’hui ? Il convient donc de dépasser les frontières du protestantisme ; c’est la raison pour laquelle, on ne parla pas alors de protestantisme social, mais bien de christianisme social. Mais, et cela est essentiel, cette lutte s’ouvre, bien sûr, à tous les hommes de bonne volonté. Les agnostiques et les athées, les libres-penseurs, vivent avec nous, le plus souvent, ce même combat pour les victimes de l’injustice.
Laurent Gagnebin
La fiche auteur de Laurent Gagnebin
|