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par
Laurent Gagnebin |
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Laurent Gagnebin a connu, en découvrant pour la première fois la gare TGV d’Avignon, une émotion d’ordre spirituel et religieux. Il l’évoque ici sur un registre volontairement très personnel et en profite pour s’opposer à une partition entre le profane et le sacré.
La gare TGV d’Avignon
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Une de mes plus grandes émotions esthétiques connue ces dernières années est celle que j’ai éprouvée en découvrant la gare TGV d’Avignon, achevée en 2001.
Une fois de plus, c’est l’occasion de rappeler que l’utilitaire et la beauté peuvent s’unir dans une alliance très forte : le Pont du Gard, le Viaduc de Millau, cette gare TGV illustrent parfaitement cela. La totale gratuité de l’oeuvre d’art, par exemple purement décorative, n’est pas une nécessité pour qu’elle soit vraiment belle.
J’ai, pour ma part, toujours préféré l’art visuel contemporain à l’art classique et j’ai dit parfois (avec un brin de provocation) qu’en ce qui me concerne l’histoire de l’art, comme celle de la théologie, commençait avec les temps modernes. Cela dit, même si je préfère le Centre Pompidou de Beaubourg au Grand Trianon (qui m’ennuie) de Versailles, je reconnais que l’art grec ou celui de la Renaissance italienne au XVe siècle (le Quatrocento), avec leur humanisme, me parlent, eux aussi, profondément. Peut-être que ma passion pour le présent, les êtres et les choses d’aujourd’hui, où je trouve davantage mes racines et mes raisons d’être que dans le passé, explique ce sentiment de vive appartenance à l’actuel.
Comme beaucoup d’autres, j’aime les gares. Mais je n’aime pas toutes les gares ; ma prédilection est pour les aérogares, même si je n’ai aucun goût particulier pour les voyages en avion. J’ai souvent été m’asseoir à Orly pour y voir atterrir et décoller les avions dans le ciel doré des soleils couchants. Le choc sur moi de la gare d’Avignon est largement dû à sa ressemblance avec un aéroport : structures très modernes, impression d’hyper-réalisme pictural un peu glacé, quelque chose d’extraterrestre, ensemble dépouillé, façade vitrée, lumières tamisées, clarté. On dirait une sorte de terminal de Roissy, long de 350 mètres. Rien à voir avec les sombres beautés de certaines de nos gares et leur empire du fer. On a comparé parfois cette architecture dela gare d’Avignon à la coque retournée d’un bateau. Les trois éléments de la terre, du ciel et de l’eau semblent ainsi symboliquement s’y conjuguer. Même symphonie universelle avec les matériaux bruts représentés ici, principalement, par le verre, le béton, l’acier et le bois ; les quais ne sont-ils pas constitués de lattes aux teintes chaudes ressemblant à un immense parquet ? Ils longent la gare à l’extérieur et en hauteur ; on y voit les TGV arriver comme s’ils débouchaient de nulle part ou tombaient du ciel.
Impossible, pour moi, de séparer le sacré et le profane. Un athée peint une crucifixion et un croyant un paysage : lequel fait-il une oeuvre plus « sacrée » que l’autre ? Il n’y a pas, pour un protestant réformé conséquent, d’arts sacrés. Rien ne m’agace, dans ce domaine, autant que cette expression. Je n’aime pas non plus que l’on parle de lieux de culte ; il ne s’agit là que de lieux, n’importe lesquels, où le culte a lieu. Ils peuvent, eux aussi, et c’est préférable, réunir harmonieusement l’utile et le beau. L’Esprit anime les êtres et les choses sans se laisser imposer d’artificielles frontières. Il efface nos limites sectaires, qu’elles soient artistiques ou ecclésiales. La Transcendance ne nous appartient pas et n’est pas soumise à nos compartimentages et découpages. Elle nous dépasse, nous et nos horizons, et nous renvoie à ce qui nous élève… au-delà.
Le « priez sans cesse » (1 Th 5,17) de l’apôtre Paul signifie aussi « n’importe où ». Une gare peut ainsi susciter en nous un élan esthétique intense, marqué par des inflexions d’ordre spirituel et religieux, et cela, parfois, plus et mieux qu’une cathédrale.
Laurent Gagnebin
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