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| SERIE : MANGER |
par
Laurent Gagnebin |
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Il faut manger pour vivre. Mais… manger, c’est aussi détruire ! Voici le 4e article de la série « Manger ».
4. Manger : « une effroyable nécessité »
Manger est un acte apparemment assez indifférent. Mais dès qu’on y réfléchit, les choses se compliquent. D’abord, la convivialité des repas est un vain mot pour tant de personnes dont les repas solitaires sont bien souvent une épreuve quotidienne. Ensuite et surtout, nous savons les ravages causés par la faim dans le monde. Quand une telle pensée nous traverse l’esprit, manger devient quelque chose de secrètement très douloureux. Une troisième raison vient obscurcir les plaisirs de la table : manger est une forme inévitable de violence « une effroyable nécessité » (Albert Schweitzer, La civilisation et l’éthique). Se nourrir est en effet incompatible avec le principe absolu du « respect de la vie ». On nous dira qu’il suffit d’être végétarien ou végétalien pour résoudre ce drame. Mais une salade ou une poire sont, elles aussi, une prodigieuse manifestation de la vie.
Il y a un scandale dans l’ordre naturel des choses et, à cet égard, notre monde correspond à une sorte de machine infernale. Je reste, pour ma part, scandalisé par cette fatalité d’avoir à tuer pour vivre. Quand des confessions de foi célèbrent le Créateur, je me demande si le Dieu de la vie a vraiment voulu une si impitoyable mécanique. S’interrogeant dans un sermon (L’avoir du chrétien) sur l’effroyable « entre-mangement » qui caractérise le monde naturel, Wilfred Monod s’interrogeait encore dans cette même prédication sur la difficulté qu’il peut y avoir alors à parler du « Bon Dieu ». C’est toujours lui qui déclarait que le lion est, tout compte fait, de la gazelle digérée et que la nature ressemble à un vaste tube digestif. Michel Houellebecq, dans Les particules élémentaires, n’a-t-il pas raison de faire dire à son héros que « prise dans son ensemble, la nature sauvage n’était rien d’autre qu’une répugnante saloperie » ? Il m’est arrivé parfois de me demander si la beauté de nos tables et le côté esthétique de certains repas n’étaient finalement pas là pour en masquer inconsciemment l’horreur secrète.
Ce qui est certain, c’est que manger n’est précisément pas un geste indifférent, un acte qui va de soi.
Laurent Gagnebin
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