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par
Laurent Gagnebin |
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N’avons-nous pas souvent l’impression que Dieu est le grand absent de notre vie et de ce monde ? Mais ne dépend-il pas de nous, à travers un christianisme toujours à la fois spirituel, social et écologique, de le rendre présent dans notre société et dans toute la création ?
Un Dieu présent, à rendre présent
Dans beaucoup de paroisses, le premier chant de l’assemblée à l’heure du culte est un cantique qui suit directement la salutation prononcée pas le pasteur. Il s’intitule cantique d’invocation et comporte souvent les paroles suivantes : « Seigneur, sois au milieu de nous ! » Ces mots me paraissent surprenants et même assez scandaleux. Ils nient en effet la précédence divine et ce que nous appelons la grâce. Dieu ne nous convoque-t-il pas le premier ? Serait-il le grand absent de nos cultes au point que nous devions invoquer sa présence ? Ou seraitil alors à nos ordres pour que nous lui commandions (« sois ») d’être là ? Celui que nous convoquons ainsi n’est-il pas justement celui qui nous convoque ? Il est en effet celui qui nous fait cette promesse en Jésus et par sa bouche : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis présent au milieu d’eux. » (Mt 18,20)
La présence de Dieu
Certes, l’histoire de l’humanité nous montre un être humain animé par une quête spirituelle, à la recherche d’une divinité qui toujours se dérobe et nous échappe, qui reste inaccessible et ineffable. Et c’est tant mieux. D’après l’Évangile, le véritable chercheur, en effet, c’est Dieu : la divinité en quête de notre humanité. Nous disons à Dieu : ouvre-moi la porte des cieux, mais il nous dit en Jésus, comme le témoin de l’Apocalypse : « Je me tiens à la porte et je frappe. » (Ap 3,20) C’est Dieu qui frappe à notre porte et non pas nous à la sienne. Alors que nous supplions Dieu de nous désaltérer et d’étancher notre soif spirituelle, c’est lui qui nous déclare en Jésus, comme à une femme de Samarie : « Donne-moi à boire. » (Jn 4,7) Nous supplions Dieu d’être avec nous, mais à Gethsémané, c’est encore lui qui nous appelle à l’aide : « Veillez avec moi ! » (Mt 26,38) Certes, nous avons besoin de Dieu, mais Dieu aussi a besoin de nous.
Si le culte est une heure de joie, c’est bien parce que Dieu nous y invite et nous y rassemble. Nul besoin de le supplier d’être présent. Il nous accueille sans condition, sans préjugé, sans à priori autre que son amour. Cette conviction d’une grâce divine toujours première irrigue notre compréhension de l’Église. Cette dernière est souvent définie avec une dualité : l’événement et l’institution. L’Église n’est pas d’abord une institution qui suscite la présence divine et pourrait, par exemple, la maîtriser de manière presque magique, plus particulièrement à travers le sacrement. Dieu n’est pas à nos ordres et encore moins en notre pouvoir. L’Église est en effet d’abord un événement, celui de la présence divine, de la grâce et de la Parole. C’est parce qu’il y a cet événement qu’il y a ensuite une institution humaine, et non pas parce qu’il y a une institution, presque infaillible, avec ses clercs, ses prêtres et ses pasteurs, qu’il y a une présence divine. À la conférence oecuménique d’Amsterdam (1948), où furent plus particulièrement jetées les bases du Conseil OEcuménique des Églises (COE), le théologien suisse protestant Karl Barth déclara : « L’Église n’est pas une idée, ni une institution, ni un pacte. Elle est l’événement qui rassemble deux ou trois hommes au nom de Jésus-Christ. »
L’absence de Dieu
Il y a pourtant quelque chose de très profondément juste dans ces paroles « Seigneur, sois au milieu de nous ! », même à l’heure du culte. Nous y arrivons encore habités par les bruits de nos existences, le bruit et la fureur du visage ensanglanté de notre monde et de l’histoire, tout accaparés par tant de soucis quotidiens, de craintes, d’angoisses pour la santé des nôtres ou pour notre santé, de terreurs devant la mort. Dire ce « sois au milieu de nous ! », c’est une manière de dire à Dieu les fameuses paroles de la prière d’illumination : « Fais taire en nous toute autre voix que la tienne ! »
Le XXe siècle n’a-t-il pas été le siècle de l’absence de Dieu, le siècle des athéismes, du doute fondamental au point que même des chrétiens ont parlé, après Nietzsche, de la mort de Dieu ? Et cela plus particulièrement face à la Shoah. Que d’appels au secours, de supplications dans les camps et dans tous les lieux de souffrances indicibles ! « Mais le ciel reste noir et Dieu ne répond pas. » (A. de Vigny) Dans le psaume 42, les adversaires du persécuté se moquent de lui et lui disent dans son exil et sa solitude : « Où est ton Dieu ? » (Ps 42,4) Nous vivons l’absence de Dieu. Tant de croyants ont d’ailleurs perdu la foi écrasés qu’ils étaient par une souffrance injuste et insurmontable. Où est Dieu, pourquoi laisse-t-il se produire de telles horreurs ? Face à ces morts injustes, au coeur de deuils indépassables ou de séparations intolérables qui peuvent marquer nos vies, nous pensons peut-être qu’il est préférable que Dieu n’existe pas.
La foi est un malgré tout, disait Luther. Elle est un quand même. Quand même !, tel est le titre du dernier livre écrit par le pasteur Wilfred Monod publié juste après sa mort en 1943. Ce livre portait un sous-titre étonnant : Quand même ! Le vrai nom de la divinité chrétienne. Dieu lui-même est pour nous un quand même !
Un mot parcourt la Bible et nos existences : reviens. C’est l’appel que Dieu nous adresse quand nous sommes au bord du gouffre de l’anathème, de l’apostasie, de l’athéisme. C’est aussi l’appel déchirant que nous adressons à ceux qui sont partis, nous ont quittés ou sont morts. Que de séparations dans nos existences : divorces, amis qui se quittent à jamais, mort d’êtres aimés ! Mais c’est surtout peut-être l’appel que nous adressons à Dieu. On ne peut oublier le cri de Jésus sur la Croix : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ce cri est celui de la détresse humaine, mais non pas celui du désespoir, puisqu’il s’adresse encore à Dieu et reprend le cri du psalmiste (Ps 22,2), dont la prière se conclut par un chant de confiance tout orienté vers un salut universel. Je me rappelle ce catéchumène qui, le jour de sa confirmation, avait choisi comme verset biblique cette interrogation de Paul, une des plus belles de la Bible : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8,31) Et l’apôtre de conclure que rien ne pourra jamais nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus.
Notre responsabilité
Quand dans le Notre Père nous demandons à Dieu que sa volonté soit faite, nous savons bien qu’il ne s’agit pas ici d’une demande correspondant à une attente passive, à une résignation. Il nous est demandé là de faire la volonté de Dieu. De même quand nous disons à Dieu « sois au milieu de nous ! », cela signifie : faisons en sorte que Dieu soit présent dans le monde et dans notre histoire. Hâtons son Royaume, combattons contre toutes les formes de l’injustice. Il ne s’agit pas simplement de faire en sorte que Dieu soit présent en nous, dans notre coeur, dans notre vie personnelle de piété et de recueillement, mais bien « au milieu de nous », dans notre monde et dans la société. Tout christianisme spirituel et personnel s’accomplit et s’achève dans un christianisme social qui le porte à son incandescence ultime. Mais ce « au milieu de nous » dépasse un christianisme social et a une dimension écologique. Des siècles de théologie chrétienne nous ont habitués à une visée anthropocentrique et cela dans la perspective d’un exclusivisme scandaleux. Théodore Monod, fils du pasteur W. Monod cité plus haut, écrit : « Au contact de la nature, nous découvrons la solidarité qui nous lie au reste des êtres vivants et par conséquent la responsabilité que nous avons envers eux. Celui qui cueille une fleur dérange une étoile, disait le poète Francis Thompson. Cela montre que tout se tient dans l’univers et que nous ne représentons qu’un fragment de l’unité. » (Terre et Ciel)
Nos actions dans le cadre d’un christianisme tout à la fois spirituel, social et écologique feront naître et construiront une foi que nous pensions peut-être inexistante ou disparue, voire impossible. Avant d’être des croyants, nous pouvons être des hommes et des femmes de bonne volonté ; en agissant, nous connaîtrons alors déjà quelque chose de la foi et de Dieu, de son élan créateur et dynamique en nous.
Laurent Gagnebin
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