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par
Laurent Gagnebin |
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En comparant ce qu’exprime une tête de Bouddha et ce qu’exprime une crucifixion, Laurent Gagnebin s’interroge sur ces deux représentations et ces deux approches religieuses si différentes, voire incompatibles. Mais cette constatation peut nous conduire, dans le cadre d’une prise en compte de l’universalisme des religions, à un respect mutuel et nécessaire.
Une tête du Bouddha
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Cette sculpture en pierre, de 20 cm de hauteur, représentant la tête du Bouddha, est originaire du Cambodge ; elle date du 11–12e siècle après J.-C. et appartient à l’art Khmer du Bayon. On y reconnaît la protubérance crânienne (Ushnisha) propre au Bouddha et les longues oreilles qui traduisent une origine princière. La tête du Bouddha, c’est-àdire, si l’on traduit son nom, celle de l’Éveillé, est, paradoxalement, celle d’un homme qui ferme les yeux sur le monde. L’Éveillé : un recueillement et un voyage intérieur sont les siens. D’ailleurs, même quand ils sont grand ouverts, les yeux du Bouddha sont ceux d’un regard intérieur et d’un ailleurs, d’une méditation profonde et silencieuse, d’une sérénité et d’une paix trouvées.
Que les lèvres soient minces ou fortement modelées, la bouche n’est pas de celles qui donnent à entendre une parole ; elle dessine un sourire impassible où l’on discerne une sorte d’indifférence, d’illumination et de conviction. Bien entendu, cette statuaire a une dimension symbolique ; elle n’est pas faite, d’abord, pour représenter le Bouddha et pour le vénérer, mais pour imprimer en nous une aspiration spirituelle au calme, au silence, au détachement impavide, comme si la contemplation de cette effigie devait nous soustraire aux bruits et à la fureur du monde environnant, à l’univers de l’extériorité et de l’historicité. Les yeux baissés nous disent une exigence méditative, un dépouillement, un affranchissement, une extinction. La bouche fermée exprime une volonté dominée, parfois aussi une volupté maîtrisée, mais surtout un être imperturbable, impénétrable, presque désabusé, habité par un refus déjà dépassé du désir, de la soif d’exister. On est déjà au-delà de toute tension, de tout effort, de tout combat.
On ne nous montre là ni lutte contre la mort, ni lutte pour la vie. Nous faisons ici l’expérience du temps et de l’espace abolis, d’un anéantissement libérateur : découverte d’une infinité sans ruptures. Jamais et toujours ont atteint la plénitude de leur sens et cela dans une parfaite équivalence.
Maintenant, nous regardons une crucifixion, les pleurs et les larmes d’une Mater dolorosa, si souvent représentée par des peintres ou des sculpteurs. Cette Croix nous renvoie à un supplicié, une injustice, une terrible agonie, un calvaire, un combat vécu et à vivre sur cette terre et dans l’histoire. Elle nous arrache à de possibles rêveries éthérées et à des pamoisons désincarnées, atemporelles, exclusivement spirituelles. Le hic et nunc de la prédication chrétienne, l’aujourd’hui du Dieu vivant, le « il a souffert sous Ponce Pilate » du Credo sont ainsi gravés dans l’histoire et dans notre existence. Un appel nous est lancé ; le dynamisme créateur du Dieu vivant nous invite alors à nous redresser, à nous mettre en marche, à vivre pour l’autre et avec lui. Oui, joindre les mains, c’est rejoindre les autres. Ne pas rester à genoux. « Lève-toi […] et marche ! » (Mc 2,9)
N’y a-t-il pas une contradiction entre cette tête du Bouddha et cette Croix ? Dans cet antagonisme réside peut-être bien pour nous un choix à faire ; il engage notre vie tout entière, voire un projet de société.
Cela dit, chaque jour, je regarde cette tête magnifique du Bouddha, dès le matin. Elle me rappelle que le christianisme et le protestantisme ne sont pas la seule religion de ce monde. Quelle que soit la divinité qui toujours nous dépasse et à laquelle le croyant donne sa foi, respectons la diversité des cultes, des représentations d’un Dieu unique, des croyances. Respectons aussi un agnosticisme qui sait la valeur du doute et des « que saisje ? ».
Laurent Gagnebin
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