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par
Laurent Gagnebin |
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La réalité et le thème de la grâce sont au cœur de la foi protestante. Ils la dominent. Et pourtant on peut se demander, à l’occasion de la fête de la Réformation (25 octobre), si cette
donnée garde aujourd’hui, par rapport au XVIe siècle (celui des Réformateurs), toute sa force d’appel et le même impact.
Le « salut par la grâce » : un message encore pertinent ?
C’est principalement Paul, dans ses épîtres, qui est le champion d’une théologie du salut par la grâce, « par la grâce seule » (sola gratia), comme l’affirme le protestantisme unanime. Luther écrit : « Les épîtres de saint Paul sont bien plus un Évangile que Matthieu, Marc et Luc. Car ces derniers ne décrivent pas beaucoup plus que l’histoire des œuvres et des signes miraculeux du Christ. Mais la grâce que nous avons par Christ, personne ne la décrit aussi bien que saint Paul, spécialement dans l’épître aux Romains. »
La grâce ? Elle désigne un amour universel, premier et, surtout, inconditionnel de Dieu pour nous. C’est elle que nous exprimons à l’heure du baptême d’un petit enfant. Nous lui disons : que tu le saches ou non, que tu le veuilles ou non, Dieu t’aime et cela ne dépend pas de toi. Cette précédence est décisive. Nous aimons ou nous essayons d’aimer notre prochain non pas pour que Dieu nous aime, mais parce que Dieu nous aime (voir 1 Jn 4,19). Une religion de la grâce ? Cela signifie par conséquent une pratique religieuse désintéressée. Partout où, dans une confession chrétienne ou une autre religion, on enseigne ou vit sa religion de manière totalement désintéressée, on fait un geste typiquement protestant. On peut d’ailleurs se demander si l’athée, qui agit sans attendre une récompense divine, n’est pas parfois plus proche de la vérité évangélique que bon nombre de croyants obsédés par l’obtention d’un salut. Je pense ici au docteur Rieux, le héros de La peste (1947) d’Albert Camus.
Attention !
Cette insistance sur la grâce conduit-elle à professer l’insignifiance de nos actions ? Volons, mentons, tuons, peu importe, puisque nous sommes sauvés par la grâce et non par nos œuvres ! L’amour du prochain est au cœur du christianisme, même si nous n’en détenons pas le monopole. Mais sans lui le christianisme n’est plus le christianisme. Cela dit, cette donnée est certes essentielle (voir Jn 13,35) et pourtant elle ne nous sauve pas.
On dit souvent, à la suite des Réformateurs, que nous sommes sauvés par la foi. Aujourd’hui, cette expression est le plus souvent incomprise, parce qu’on identifie la foi à des croyances. On n’est pas plus sauvé par la pratique de l’amour ou la piété, que par le fait de signer tel ou tel credo ou d’adhérer à telle ou telle doctrine, aussi orthodoxes seraient-ils. Sinon on transforme la foi en une œuvre humaine qui nous sauverait. Il est préférable, pour éviter toute confusion, de dire que nous sommes sauvés par la grâce.
On peut affirmer que les catholiques romains professent, eux aussi, le salut par la grâce. Leurs ouvrages consacrés à la doctrine chrétienne comportent tous un chapitre insistant sur ce point. La différence vient du fait que ce chapitre n’est pas, pour les protestants, un chapitre parmi d’autres, mais le premier chapitre, l’introduction dont tout le reste dépend et qui le change totalement, qu’il s’agisse de la compréhension de l’Église, du clergé, du culte, des sacrements, par exemple.
On identifie assez naturellement à l’heure actuelle la grâce et l’amour de Dieu. Autant l’amour fait consensus et est même devenu une tarte à la crème de la prédication contemporaine, autant la grâce a en fait quelque chose de choquant et qui est très loin d’être accepté dans l’unanimité. L’enfant prodigue de la fameuse parabole (Lc 15) est fêté à son retour et le fils aîné s’en offusque et estime que c’est lui qui devrait l’être, lui qui a toujours été travailleur et… méritant. Et71,33 bien non. Les ouvriers de la dernière heure (Mt 20), qui n’ont travaillé dans la vigne que peu de temps en fin de journée par rapport à ceux qui ont exécuté leur labeur sous un soleil de plomb et toute la journée, reçoivent la même paye que ces ouvriers de la première heure. Et le propriétaire de la vigne pose alors cette question à celui que cela choque : « Vois-tu d’un mauvais œil que je sois bon ? » Le fils aîné et ces ouvriers se sentent victimes d’une injustice. Effectivement, beaucoup de gens voient d’un mauvais œil que Dieu soit bon et fasse grâce ainsi. Pensons combien la proclamation de l’enfer et des peines éternelles est liée, pour beaucoup, à un besoin de vengeance ! Une mise en question d’ordre écologique notamment. lettres du 8 juin et du 30 juin 1944). libérateur.
Une mise en question
Il est très significatif qu’en 1963 à Helsinki, où avait lieu une Assemblée plénière de la Fédération luthérienne mondiale, des luthériens se soient interrogés sur la pertinence actuelle du message de la grâce promulgué par Luther. Mettre en question cet enseignement n’est-ce pas alors mettre en question tout le protestantisme et dire, pour le moins, que sa spécificité ne parle plus à nos contemporains ? On affirma à l’occasion de cette conférence que l’homme d’aujourd’hui « ne souffre pas de la colère divine, mais du sentiment de son absence ; non du péché, mais de l’insignifiance de sa propre existence ; ne cherche pas un Dieu qui fait grâce, mais se demande s’il existe réellement » (Carl Braaten, La théologie luthérienne, Cerf, 1996). Au temps de Luther, on était terrorisé par la mort à cause de l’enfer ; l’est-on encore ? Les contextes ont complètement changé. Nos terreurs sont différentes, d’ordre écologique notamment.
Que faire ? Certains essayent désespérément de convaincre ceux auxquels ils s’adressent qu’ils sont d’épouvantables pécheurs condamnés à l’enfer. Alors, ensuite, ils peuvent leur apporter la potion magique : le salut. Leurs auditeurs n’auraient qu’un choix : le désespoir ou Jésus. Bonhoeffer a ironisé à ce sujet dans ses lettres de prison, Résistance et soumission (voir les lettres du 8 juin et du 30 juin 1944).
Nous entendons trop de paroles culpabilisantes dans la bouche des prédicateurs et des clercs ; et cela au point que la grâce se trouve noyée dans une accablante et traumatisante dénonciation des péchés ou une suite de condamnations d’ordre éthique. La proclamation de la grâce, loin de conduire à une libération, comme ce fut le cas avec Luther, se confond alors avec un message écrasant, traumatisant, décourageant et moralisateur. La grâce n’est plus perceptible dans tout son éclat libérateur.
Pour nous aujourd’hui ?
Être protestant aujourd’hui, comme hier, c’est faire entendre un message de libération. Tel a été celui des Réformateurs, sans exception. Si notre message n’est pas libérateur, il n’est pas protestant, même si nous ne sommes pas les propriétaires exclusifs de la libération. Si le mot « salut » ne signifie rien pour nos contemporains, il est possible de le remplacer par celui de « libération » qui a du sens pour eux. Ces deux termes ne sont pas exactement synonymes, mais la libération permettra de comprendre ce que le salut signifie.
Penser toujours à mon péché, c’est être centré sur moi-même dans un égocentrisme étouffant. Je suis libéré de cette obsession, de mon moi quand ce dernier constitue une prison. La grâce me dit que je suis habité par l’Esprit de Dieu, un Esprit d’amour, c’est-à-dire un Esprit qui me fait sortir de moi-même pour me tourner vers l’autre. Je suis libéré de la peur de ne pas être à la hauteur et d’avoir toujours, comme dans la société, à mériter davantage. Là, devant Dieu, je suis accepté tel que je suis et tel que je suis en lui, c’est-à-dire aimé. Il ne me demande pas de faire mes preuves à chaque instant pour mériter son amour.
Libération, parce que Jésus me rencontre, m’accueille, m’encourage, me redresse. Je suis libéré pour vivre ; je ne suis plus un pestiféré, un aveugle, un sourd, un paralysé. Je ne suis plus bloqué, arrêté. « Marche » (Mc 2,9), me dit-il. Tel est le dynamisme créateur de Dieu.
Je suis libéré de ce qui me dévalorise, me réduit au néant de ma condition mortelle et pécheresse. Dieu n’a pas besoin de notre abaissement pour être Dieu. La grâce signifie notre égale dignité. « Dieu fait lever son soleil aussi bien sur les méchants que sur les bons ; il fait pleuvoir sur ceux qui agissent bien, comme sur ceux qui agissent mal » (Mt 5,45), déclare Jésus.
NOTES :

Laurent Gagnebin
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