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par
Laurent Gagnebin |
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« Entre vos mains »
Luc 17,21
On se rappelle que c’est Albert Schweitzer le premier, quoique dans la foulée de Johannes Weiss (1863-1914), qui a montré que le Royaume de Dieu était le centre de l’enseignement et de la prédication de Jésus. Cela est très généralement reconnu aujourd’hui. Albert Schweitzer a toujours admiré que Jésus ait pu résumer en deux ou trois mots l’essentiel de ce message en disant « Le Royaume de Dieu est proche » (Mt 4,17 et 10,7).
Une parole de Jésus, transmise par l’évangile de Luc (17,21) et concernant ce Royaume de Dieu, est depuis longtemps passablement problématique. Quand on consulte différentes versions de la Bible, on constate que certaines traduisent cette affirmation de Jésus par : le Royaume de Dieu est « en vous » ou « audedans de vous ». C’est le cas, par exemple, de la Bible « à la Colombe », de Chouraqui, de la Synodale et, en remontant plus haut dans les siècles, de Castellion (XVIe siècle) et de Lemaître de Sacy (XVIIe siècle). Mais d’autres optent pour une expression très différente, à savoir que le Royaume de Dieu est « parmi vous » ou « au milieu de vous ». On trouve là toute une série de traductions telles que Osty, Jérusalem, Bayard, Soeur Jeanne d’Arc, Parole de vie, Français courant, la Nouvelle Bible Segond ou la TOB. Nous avons donc l’embarras du choix, mais ce dernier est délicat, car le sens donné à ce texte par cette modification d’une simple préposition (« en » ou « parmi ») n’est plus du tout le même.
La difficulté provient du fait que l’original grec (entos) ne se trouve que deux fois dans le Nouveau Testament.
Si l’on estime que le Royaume de Dieu est « en vous », on a là une vision personnelle, spirituelle et intérieure de sa réalité. Il est compris comme une grandeur intime, imperceptible et invisible, dégagée des conditionnements extérieurs, ceux du monde et de l’histoire. Le Royaume de Dieu est réalisé dans le coeur du croyant quand il croit à la vie éternelle et est orienté par elle. Mais on voit mal que Jésus s’adressant ici aux Pharisiens leur déclare que le Royaume de Dieu est en eux. D’autre part, il peut y avoir quelque chose d’assez statique dans une telle conception.
Si on pense que Jésus voulait dire que le Royaume de Dieu est « parmi vous », alors on relie inévitablement la présence de ce règne à une grandeur qui concerne toute la société, une réalité qui désigne surtout Jésus lui-même : c’est lui qui est au milieu de nous, c’est lui qui inaugure une action de salut dans ce monde. Cet acte, c’est lui, parce qu’avec lui un temps nouveau a bel et bien commencé. On se situe ainsi dans l’histoire, à un moment précis et non dans une perspective un peu atemporelle. Mais Luc n’utilise nulle part ailleurs la préposition grecque en cause ici pour parler de ce qui est au milieu de nous.
Cela dit, aucune de ces deux traductions ne semble entièrement satisfaisante. Ce Royaume de Dieu en effet, qu’il soit « en nous » ou « parmi nous », l’est malgré nous. Or, si on lit le texte attentivement, il est bien question ici de notre attitude, de notre décision en fonction de ce Royaume dont nous ne sommes pas des spectateurs uniquement passifs et neutres. Nous sommes concernés et donc largement responsables dans un cadre éthique et social qui est une dimension très chère à l’évangile de Luc, précisément. C’est probablement pour cette raison que les plus anciennes interprétations, celles des premiers théologiens chrétiens (Tertullien au IIe siècle et Origène au IIIe, par exemple), ont traduit en disant de ce Royaume non pas qu’il était simplement à notre portée, mais bien qu’il dépendait largement de nous ou, en tout cas, qu’il n’était pas étranger à notre volonté et à notre action. Ils ont alors traduit : le Royaume de Dieu est « entre vos mains ».
Cette version-là nous engage, elle souligne l’importance d’un combat actuel à mener pour la justice sur cette terre. Jésus ne nous enseigne pas comment attendre un autre monde ou le fuir, mais il nous invite à le transformer, à le transfigurer. Le 3e évangile n’est d’ailleurs pas étranger, on le sait, à tout un christianisme social.
Laurent Gagnebin
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