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Pourquoi rester chrétien aujourd’hui ?

 

La perte d’influence du christianisme en Europe est malheureusement manifeste. Le protestantisme en Allemagne, en Suisse, dans les pays du Nord de l’Europe subit un recul saisissant. Le catholicisme en France perd beaucoup de terrain. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir la raréfaction impressionnante du nombre de prêtres. Pour nombre de nos amis et de nos proches, le christianisme n’a plus beaucoup de sens aujourd’hui.

Je vois les raisons de cette situation dans le fait que les Églises, dans leur ensemble, ne se sont pas adaptées aux temps modernes. Elles tiennent encore trop souvent un langage vieux de plusieurs siècles, hérité d’une époque encore plus lointaine. Si bien que leur discours est devenu incompréhensible pour beaucoup et sans intérêt. Que signifient pour nos contemporains ces histoires d’incarnation, de rédemption, de crucifixion, de résurrection, de sacrement, d’un homme qui est aussi Dieu ? Et en quoi sa mort sur la croix peut-elle nous concerner ? Et pourquoi le Christ sauverait-il le monde ? Et pourquoi ne l’a-t-il pas déjà fait ? Qui peut croire qu’il va revenir sur terre ? Tout cela n’a plus beaucoup de signification aujourd’hui. Pas étonnant que nos contemporains, nos jeunes, ne s’intéressent plus à ces vieilles histoires trop éloignées des réalités et de leur difficulté à vivre. Certes il y a encore des croyants et un peu de monde dans les églises, il est vrai pas très jeune. Cependant nous comptons en Europe beaucoup plus d’incroyants que de croyants et de monde hors des églises que dedans. Donc le christianisme est manifestement en déclin aujourd’hui. Maintenant qu’il ne représente plus une obligation sociale, il ne réussit pas à intéresser les foules, sauf peut-être les tendances dites « évangéliques ».

Et pourtant il a modelé notre civilisation. Il a défendu, tardivement il est vrai, l’égalité entre les personnes. Il a conduit les gouvernements à humaniser les lois, il a permis le développement d’une quantité d’œuvres de solidarité, il a orienté tant d’hommes et de femmes vers le souci des plus démunis. Il a défendu la liberté. Luc Ferry, dans son livre Sagesse d’hier et d’aujourd’hui, ne manque pas de critiques à l’égard du christianisme. Cependant, il reconnaît que « la morale chrétienne a fait voler en éclats les principes fondamentaux des grandes éthiques aristocratiques grecques ». Il parle « d’une révolution d’une ampleur abyssale, à vrai dire la seule révolution morale importante depuis 2000 ans. » Il écrit que ce n’est pas un hasard si la démocratie s’est développée en pays chrétien et nulle part ailleurs. Admettons que ses mots aient dépassé un peu sa pensée. D’où vient ce contraste entre l’apport du christianisme dans le passé, nonobstant toutes les grandes erreurs des Églises, et ce qu’il est devenu aujourd’hui ? A-t-il terminé sa mission ? Loin de là, à mon avis.

Bien sûr, il faut reconnaître que ce christianisme a plus de 2000 ans d’âge et que pendant ce temps la civilisation a été complètement transformée par le progrès des connaissances et particulièrement des sciences. Et nous ne pouvons plus penser le christianisme comme il a été conçu à l’origine, ni même comme les grands théologiens des premiers siècles ou du Moyen Âge l’ont formulé. Jésus lui-même baignait dans la culture de son temps et avait sans doute une vue sur la toute-puissance de Dieu ou sur la fin des temps qui ne peut plus être la nôtre. On objectera que la pensée chrétienne elle-même a beaucoup évolué et que son langage s’est bien adapté aux temps modernes. Pas assez justement, puisque trop de nos hommes et femmes, aujourd’hui, ne peuvent plus y adhérer. Personne ne comprend rien à la Trinité, mais les chrétiens sont censés y croire. Pourquoi la mort de Jésus sur la croix serait-elle nécessaire pour effacer le péché des humains ? Pourquoi nous sauverait-elle ? Comment Dieu a-t-il pu accepter cela ? Et comment croire qu’une vie après la mort est encore possible ? Il reste trop de mythologie et d’irrationalité dans toutes ces doctrines pour qu’elles puissent entraîner l’adhésion d’un grand nombre de nos concitoyens. Très logiquement, ils s’en détournent.

Alors pourquoi rester chrétien ? Justement parce que Luc Ferry a raison en un sens. Au-delà de la mythologie dans laquelle baignait la culture juive (et encore plus les autres cultures) au début de notre ère, et qui a inévitablement imprégné les évangiles et les écrits de l’apôtre Paul, Jésus a rappelé inlassablement la dignité de toute personne humaine et la nécessaire solidarité qui devait accompagner toutes les relations entre les hommes. Il a bien vu que les hommes pensaient trop à eux-mêmes et pas assez à leurs semblables, qu’ils étaient trop dominés par leur égoïsme. 2000 ans ont passé, mais les problèmes des hommes demeurent et les entraînent vers les pires catastrophes. C’est pourquoi l’éthique chrétienne est encore nécessaire dans notre monde qui a beaucoup trop tendance à être dominé par la recherche du profit et le manque de considération envers les gens ordinaires, ceux qui luttent pour survivre ou pour vivre décemment.

Les évangiles sont imprégnés de mythologie. On ne pouvait pas s’en abstraire à l’époque. Les Églises en ont fait des dogmes, plus ou moins présents dans les évangiles d’ailleurs. Mais ils ne nous parlent plus aujourd’hui. La plupart n’ont plus d’importance. Par contre, au-delà de ce que nous ne pouvons plus croire, tous les discours de Jésus, toutes ses rencontres, nous parlent de la nécessité de se comporter autrement, de respecter davantage les humains, de faire notre révolution personnelle, d’entrer dans un nouveau mode de pensée, un nouveau royaume, de se laisser davantage guider par la charité. « Là est le sang du Seigneur » écrivait Ignace d’Antioche. Et c’est cela l’Essence du christianisme, selon le titre du livre du grand théologien allemand Adolf von Harnack. Voici quarante ans que je prêche et quarante ans que je retombe trop souvent, à travers les textes bibliques choisis, sur cette lancinante évidence : Jésus veut entraîner son peuple vers une révolution morale. Remarquons d’ailleurs que ce message a toujours été perçu, au long des siècles, par un grand nombre de penseurs chrétiens. À notre époque, et du côté protestant, le « Christianisme social » a repris le flambeau. Simplement je pense que c’est à cause de ce message qu’il faut continuer à soutenir le christianisme. Il inspire encore dans le monde d’innombrables bonnes actions, d’innombrables engagements dans les pays en détresse. Certes, d’autres cultures, d’autres religions ont les mêmes motivations. Tant mieux. Mais je suis né dans le christianisme, c’est lui que je soutiens parce que c’est lui que je connais.

J’ai toujours cherché, pour expliquer les textes bibliques parfois bien difficiles à comprendre, à me laisser guider par la raison. Au contraire de Thomas d’Aquin, je pense que c’est la théologie qui doit être au service de la raison ; et non pas la raison au service de la théologie. Tout bien réfléchi, la prédication de Jésus ne s’oppose en aucune manière à la raison, dès lors que l’on s’intéresse au principal de son message et non pas à son mode d’expression trop marqué par son époque et sa culture. C’est pourquoi elle est encore accessible pour notre modernité et même d’une grande nécessité

 

À propos Henri Persoz

est un ingénieur à la retraite. À la fin de sa carrière il a refait des études complètes de théologie, ce qui lui permet de défendre, encore mieux qu’avant, une compréhension très libérale du christianisme.

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