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La bonté précaire de l’homme

 

Gilles BourquinSi nous affirmons que l’être humain est empreint de bonté, nous devons admettre qu’il se laisse facilement détourner du bien, au point d’en devenir parfois inhumain. L’Évangile décrit ainsi cette situation instable : « L’esprit est plein d’ardeur, mais la chair est faible » (Mc 14,38). Un diable n’a pas besoin d’être tenté, il est mauvais par nature. Il en va autrement de l’homme. S’il n’est pas un diable, il n’est pas un ange non plus. Une « division » apparaît en son être entre ses aspirations idéales et le poids de la réalité. Toutefois, il s’agit d’éviter de lire l’expression précitée de façon trop dualiste, comme l’a parfois fait le christianisme antique sous l’influence du platonisme. Il n’est pas possible de séparer une partie bonne de l’homme, l’âme spirituelle, d’une partie mauvaise, le corps charnel, car ces dimensions sont réunies dans la plupart des expériences humaines.

L’homme est-il bon ? Cette question d’apparence simple cache un des problèmes les plus ardus de la pensée occidentale. Nous l’abordons successivement de trois manières, en percevant d’abord la bonté de l’homme comme une donation, un trait de nature, puis comme un choix libre, et enfin comme une opportunité qui s’offre à certaines occasions.

La bonté et ses bémols

Si l’on observe la délicatesse avec laquelle une fillette soigne sa poupée, on en vient à penser que ce qui concourt à la vie est synonyme de bonté. Dans le fait même de veiller à sa survie et à celle de ses proches, l’homme participe à la bonté de l’élan vital. La bonté précède ainsi et nourrit les intentions de l’homme, elle est inscrite dans sa nature. Selon cette approche, que la théologie chrétienne appelle « créaturale », la bonté est établie sur un plan universel qui recouvre à la fois les domaines matériel et spirituel : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon. » (Gn 1,31)

Or, l’affirmation de la bonté de l’homme est fréquemment contredite par les faits. Le réalisme du journaliste perturbe la bien-pensance du philosophe humaniste. Pour expliquer l’origine du mal, la théologie est donc amenée à ajouter un petit nota bene dans la marge, qui tend à prendre des proportions phénoménales. Ce correctif occupe les chapitres 2 et 3 du livre de la Genèse. Comme l’évocation du problème du mal au travers du récit d’Adam et Ève suit la donation du bien en Genèse 1, on en a tiré des conclusions chronologiques aberrantes selon lesquelles un âge d’or paradisiaque aurait existé avant « la chute » du monde. Il est par contre pertinent de déduire de cette succession des textes que la tradition judéo-chrétienne accorde à la bonté une priorité sur le mal et qu’elle l’estime plus profondément constitutive de l’homme, refusant toute symétrie entre le bien et le mal.

Variations mélancoliques

Les théologiens sont toutefois divisés quant à l’ampleur de l’impact des actes libres de l’homme sur sa nature. Un courant platonicien, qui va d’Augustin à Luther puis à Barth, tend à prétendre que le péché a profondément ruiné la nature vertueuse de l’homme. Comme les bêtes, l’espèce humaine serait livrée à l’égoïsme, à la compétition et à la jalousie nourrie par l’orgueil. Plus nuancé, un courant aristotélicien, qui va de Thomas d’Aquin à Calvin puis à Tillich et aux théologiens libéraux, estime que les faillites de l’homme ne corrompent pas entièrement sa belle nature, mais la fragilisent tout au plus.

Depuis bientôt deux siècles, la biologie évolutionniste apporte des éléments nouveaux à ce dossier. Elle déconnecte de façon radicale l’élan vital, entretenu par la sélection naturelle des plus aptes, et la notion éthique de bonté. Par nature, les humains sont soumis à des exigences biologiques qui relativisent leurs possibilités de bonté. Le besoin égoïste d’assurer sa propre survie l’emporte sur l’élan altruiste, qui pourrait lui aussi résulter d’un calcul génétique. Selon la sociobiologie, les humains manifestent spontanément de la bonté envers leurs semblables lorsque cette attitude favorise la survie de leurs gènes. Ainsi comprise, la bonté n’est plus l’expression d’une donation divine mais d’un intérêt inné. La science semble donc créditer une vision désenchantée de l’homme, qui rejoint l’opinion selon laquelle les humains ne font jamais preuve de pure bonté.

Apprivoiser sa nature

« La nature humaine a bon dos ! », aurait sans doute répondu Jésus à tous ces spécialistes de l’humanité. L’Évangile fait de la bonté un choix personnel et volontaire ! Au paralytique, le Christ commande « Lève-toi et marche ! », l’invitant à transgresser les limites que lui impose sa nature. Cette révolution affranchit le comportement humain des héritages biologiques et culturels. Selon ce point de vue, on ne peut plus répondre de façon générale à la question « L’homme est-il bon ? », car les orientations éthiques diffèrent d’un individu à l’autre. Certains se dévouent pour leur prochain alors que d’autres s’ingénient à l’exploiter. « L’homme bon, de son bon trésor, retire de bonnes choses ; l’homme mauvais, de son mauvais trésor, en retire de mauvaises », dit l’évangile (Mt 12,35).

Il convient pourtant de nuancer le propos, car cette promesse de libération des carcans de notre nature peut vite se transformer en un idéal de bonté inatteignable, ressenti psychologiquement par l’individu comme décourageant et culpabilisant. Notre progression spirituelle est faite autant d’acceptations de nos limites que de tentatives de les surmonter. En fin de compte, la nature et la liberté ne s’opposent pas, mais sont deux facettes de la vie qui se travaillent l’une l’autre. La personnalité humaine n’est pas figée, elle est une pâte résistante qui se laisse transformer lentement par la persévérance à bien faire.

Jeux de circonstances

Enfin, il se peut que ni la nature ni le choix libre ne suffisent à la bonté. Dans la vie sociale et politique, l’intention de bonté doit se frayer un chemin en direction d’actes concrets. Or, l’environnement humain ressemble souvent à un labyrinthe semé d’embûches qui limitent sérieusement l’exercice de la bonté. Ainsi le bureaucrate, ou même l’homme d’Église, passe son chemin devant le clochard, habitué à ne pas se sentir en mesure de subvenir à ses besoins. Nous pouvons nous demander si la bonté qui demeure dans le cœur, sans parvenir aux actes, est une bonté suffisante aux yeux de Dieu.

Il existe même des cas où le rôle social interdit complètement la bonté. Ainsi, le policier occupé à neutraliser une cellule terroriste n’a plus que très peu de moyens d’exercer la bonté envers les agresseurs. La protection des victimes suppose l’élimination des tueurs. Des questions de cet ordre se posent constamment à l’échelle géopolitique : quels quotas de migrants sommes-nous en mesure d’accueillir sans déstabiliser nos sociétés ? Faut-il renforcer l’armement de l’OTAN dans les zones militairement instables ? À toute échelle impliquant des êtres humains, l’exercice de la bonté passe par l’élaboration de stratégies dont on peut toujours discuter les motivations réelles et le taux de succès.

 Épilogue

L’homme est-il bon ? Nous avons montré qu’il n’est pas possible de répondre de manière univoque à cette question. L’évaluation de la bonté de l’homme se perd dans un nuage de critères et de facteurs. Ce résultat ne doit pas nous surprendre. Estimer la bonté de quelqu’un, c’est établir un jugement à son égard, or l’Évangile nous demande de nous abstenir de juger, dans l’attente du jour où ce qui est caché sera révélé.

 

À propos Gilles Bourquin

étudie la théologie protestante à Neuchâtel puis exerce le ministère pastoral une quinzaine d’années. Auteur d’une thèse de doctorat sur la théologie de la spiritualité, il est depuis 2013 rédacteur responsable Berne-Jura au journal La Vie Protestante.

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